

Wildside Festival / Entrevues avec Anthony Johnston, Ingrid Hansen et Sarah Segal-Lazar : Des autofictions à la pelletée
L’année théâtrale débute toujours en anglais à Montréal, alors que le Wildside festival propose une sélection de spectacles remarqués au Fringe ou ailleurs: un regard sur le théâtre anglophone émergent, qu’il soit montréalais, canadien ou new-yorkais. Voici en vrac trois courts entretiens avec des artistes qui flirtent avec l’autofiction: Anthony Johnston, Ingrid Hansen et Sarah Segal Lazar.
ANTHONY JOHNSTON: DU THÉÂTRE BISEXUEL

Qui est-il?
Né à Montréal, Anthony Johnston a grandi à Winnipeg, puis vécu à Vancouver avant de s’installer à New York avec son meilleur ami Nathan Schwartz, avec qui il crée des spectacles protéiformes qui explorent l’identité sexuelle et l’identité tout court. Leur travail est souvent inspiré de leur amitié, de leurs nombreuses aventures communes, dans une perspective autofictionnelle, et ils s’autoproclament «meilleur duo théâtral gai/hétéro au Canada et aux Etats-Unis», ou meilleur duo «bisexuel et binational».
Que raconte-t-il?
«Plusieurs de nos spectacles parlent d’identité sexuelle, mais sans didactisme: il s’agit surtout d’une démarche inspirée de nos vies, que l’on se plaît à transcender, à romancer, à raconter de manière décalée et fantastique. Dans Tenderpit, par exemple, on racontait l’histoire de mon immigration du Canada jusqu’aux États-Unis, des différences colossales entre le rêve américain et la réalité, à travers le filtre de l’identité canadienne, mais en racontant tout ça de manière absolument pas réaliste, en prenant de folles libertés avec le sujet.»
«Un jour, on a répondu à une petite annonce d’une association qui disait qu’elle pouvait guérir l’homosexualité et qui nous a invité à expérimenter leur thérapie. C’était en Colombie-Britannique, dans un petit village prônant des valeurs très chrétiennes traditionalistes, mais le processus n’était pas uniquement basé sur l’endoctrinement religieux. On n’était pas intéressés à y aller pour faire le procès de ce genre d’association même si on s’étonne que ce genre de trucs existe encore, mais on voulait comprendre ce qui s’y passe, saisir les motivations des thérapeutes mais aussi et surtout celles des participants. On ne voulait juger personne mais se demander si ceux qui sont insatisfaits de leur vie en tant qu’homosexuel ont raison de faire appel à ce genre d’associations. Sont-ils simplement manipulés ou sont-ils sincères? Qu’est-ce-qui s’y passe?»
«Le spectacle met aussi en relief le conflit qui nous a opposés après cette thérapie – autour de nos différentes perceptions de la chose. On est très intéressés par les chemins que prend la mémoire et la manière dont deux personnes qui ont vécu la même expérience vont la percevoir différemment et en garder des souvenirs extrêmement différents. Ça nous a posé de plus graves questions sur l’identité, sur qui nous sommes vraiment et qui nous sommes l’un par rapport à l’autre. Quand les deux versions ne concordent pas, un tas de questions troublantes se mettent à apparaître.»
Comment raconter tout ça?
«A quiet sip of coffee, c’est du théâtre-documentaire-détourné-décalé minimaliste. Nous utilisons des artefacts, des traces de ce qui est vraiment arrivé, mais elles sont rapidement détournées, perverties, déconstruites. Ça donne un show entre la confession autobiographique, le théâtre documentaire, le théâtre physique, le grotesque, et on utilise aussi des masques pour évoquer les étudiants en théâtre naïfs que nous étions à l’époque.»
Les dates
3 janvier à 21h; 5 janvier à 15h; 10 janvier à 19h; 11 janvier à 19h et 12 janvier à 21h
INGRID HANSEN : DES MARIONNETTES UN PEU TIMBRÉES
Little orange man

Qui est-elle?
Née en Colombie-Britannique de parents danois, elle a d’abord été danseuse, puis elle est devenue actrice en se lançant dans une formation en jeu à l’Université de Victoria. Mais c’est en obtenant un rôle de marionnettiste dans une série télé que sa vie a changé. «Je n’avais absolument aucune expérience de marionnettiste, dit-elle, mais par un miracle inespéré j’ai tout de même été engagée sur cette émission. J’y ai appris auprès de mentors formidables. Et j’ai tellement aimé ça que j’ai ensuite sollicité une formation auprès du Old Trout Puppet workshop à Calgary, ce qui m’a mené à co-diriger un spectacle avec Peter Ballkwill (un projet en prison) et à monter mes propres spectacles.»
Que raconte-t-elle?
«J’ai inventé un personnage de jeune fille qui aime parler aux étrangers et raconter des histoires folles. Elle est un peu rejetée à l’école et elle décide de se faire des amis plus jeunes, qui fréquentent la garderie, mais avec qui elle partage un imaginaire foisonnant. C’est une marginale, une incomprise. Mais elle devient pour ses jeunes amies une conteuse hors-pair qui leur raconte des histoires de grizzlis, inspirés du folklore danois, que lui racontaient jadis son grand-père. Quand le spectacle commence, les spectateurs découvrent qu’ils sont conviés à faire partie de ses explorations narratives.»
«Je pense qu’elle ressemble à la petite fille que j’aurais voulu être ou qu’elle me ressemble un peu, disons à une version extrême de moi-même. Elle est un peu insolente, elle a du culot et du bagout.»
«Je suis fascinée par les esthétiques post-apocalyptiques qui sont populaires ces temps-ci, les films de zombies par exemple, et je pense que ces formes en disent beaucoup sur le sentiment commun que nous partageons devant l’idée d’un monde en déclin, un monde qui est en train d’expérimenter sa propre finitude. Je pense que, secrètement, nous rêvons tous qu’une certaine forme d’apocalypse se produise pour qu’on puisse ensuite repartir sur de nouvelles bases et reconstruire un monde où la notion de collectivité aurait un sens et où, peut-être, les écrans occuperaient moins nos yeux et nos esprits. Je pense que ce nouveau monde sera excitant et je crois qu’on va le voir émerger bientôt. Du moins je le souhaite.»
Comment raconter tout ça?
«On essaie de créer un sentiment de communauté à l’intérieur même de la salle de théâtre pendant ce spectacle, en favorisant une approche, spontanée, direct, en temps réel. C’est aussi un spectacle qui utilise de nombreuses approches marionnettiques. Pour raconter ses histoires, la fillette utilise des marionnettes et des objets de toutes sortes: des marionnettes conventionnelles, du théâtre d’ombre avec éclairages LED, du pain et de la laitue, et toutes sortes d’objets du genre. C’est de la marionnette ludique, qui reste dans un esprit bon enfant.»
«C’est un show pour adultes mais les enfants sont les bienvenus, ils adorent le show, et le texte est conçu pour être compris selon deux niveaux.»
Les dates
3 janvier à 19h; 5 janvier à 21h; 7 janvier à 19h; 11 janvier à 21h et 12 janvier à 13h
SARAH SEGAL-LAZAR: ELLE CHANTE ET ELLE PARLE
Talk, Mackerel

Qui est-elle?
Chanteuse, comédienne et auteure, elle a étudié le théâtre à Dawson puis à l’Université de New York dans un programme de théâtre expérimental, où elle a découvert que son art pouvait et devait être hybride, entre théâtre, danse et chant. Ce spectacle a d’ailleurs été créé dans le cadre de ses études à New York
Que raconte-t-elle?
«J’ai créé ce personnage, une fillette de 7 ans, qui me permet de rester optimiste, de garder le sourire, de rester ludique et de ne pas me prendre la tête. Je voudrais vraiment être quelqu’un d’optimiste, mais ce n’est pas toujours facile. Je m’inspire de ma propre personnalité dans ce personnage, ce n’est pas moi qui parle mais ce sont des histoires qui me ressemblent – j’aime cette frontière floue entre le réel et la fiction.»
«C’est une jeune fille isolée, elle est vraiment étrange, hors-norme, mais elle a un cœur grand comme tout. Elle a des problèmes à l’école, des problèmes avec sa famille, mais une personnalité folle et un imaginaire débridé qui séduisent les spectateurs. Le deuil de sa grand-mère devient pour elle une occasion de pourfendre le rouge à lèvre, par exemple. J’essaie de construire des histoires à partir de la logique décalée de l’enfant, à partir de son imaginaire fantaisiste.»
Comment raconter tout ça?
«En arrivant dans la salle, tout le monde reçoit un chapeau de fête et est invité à s’asseoir autour d’une longue table sur scène: c’est sur cette table qu’aura lieu un repas d’anniversaire et que la fillette va se raconter. C’est du théâtre intimiste qui sollicite le spectateur en l’assoyant au milieu de l’action.»
«C’est une comédie musicale alternative. Les chansons sont intégrées à l’action et sont comme des paraboles, des récits parallèles qui viennent éclairer la vie du personnage. L’une d’elles, qui dure 7 minutes, fait référence à un pan méconnu du récit biblique de l’arche de Noé. J’aime l’indie folk, et la musique du spectacle ressemble un peu à ça mais j’ai dû mal à la décrire précisément: il y a des éléments de blues, et on intègre le saxophone et le djembé.»
Les dates
4 janvier à 21h; 5 janvier à 13h; 8 janvier à 21h; 11 janvier à 23h et 12 janvier à 19h
Pour consulter la programmation complète du Wildside festival (il y a 7 spectacles à l’affiche), rendez-vous au http://www.centaurtheatre.com
