2050 Mansfield : Le voyeurisme encouragé
Scène

2050 Mansfield : Le voyeurisme encouragé

Après le bar de strip-teaseuses dans Danse à 10, La 2e porte à gauche nous invite dans des chambres d’hôtel où des couples offrent à voir une parcelle d’intimité. Les duos de chorégraphes et metteurs en scène formés pour l’occasion (et choisis parmi la crème de la scène contemporaine montréalaise), n’ont pas raté leurs rendez-vous intimistes avec Eros et Thanatos.

Sortir la danse de la salle de théâtre, c’est le dada de La 2e porte à gauche. Leurs idées, souvent simples comme celle-ci (explorer l’intimité du couple dans une chambre d’hotel), pourraient facilement donner lieu à des performances clichées et éculées si elles étaient mises entre les mauvaises mains. Mais leur approche de l’art in situ est portée par un réel désir de fouiller les lieux qu’ils envahissent pour en extraire un éventail de possibles, pour interroger de manière très organique la place qu’y occupe l’humain et le rôle des interactions qui s’y jouent. De l’anthropologie artistique? Certes.

Le spectateur de 2050 Mansfield, un spectacle diffusé par l’Agora de la danse, est invité à entrer successivement dans 4 chambres pour y découvrir 4 propositions. Dans tous les cas, il sera d’abord exposé à une tension entre l’intimité et la mise en spectacle de cette intimité, à réfléchir au puissant paradoxe que cela induit. La nudité, par exemple, prend une coloration très particulière dans le contexte de la chambre d’hôtel: elle se dévoile en toute vulnérabilité et s’observe avec délicatesse et même avec une certaine retenue. Mais il y a tout de même mise en scène, il y a donc spectacle, et il y a orchestration du regard du spectateur sur les corps. Les chorégraphies, très travaillées chez Virginie Brunelle et Catherine Gaudet, sont tout sauf anti-spectaculaires et l’exploitation très théâtrale de l’espace, notamment des vitres séparant la salle de bain et le reste de la chambre, créent naturellement à l’intérieur de l’espace partagé par les spectateurs et les acteurs-danseurs des murs invisibles, même s’ils sont constamment brisés et qu’ils apparaissent très friables.

Qui, alors, est le regardant et qui est le regardé? La réponse varie selon le moment et c’est plutôt passionnant à expérimenter. Le voyeurisme, pulsion naturelle de l’humain, est soudainement permis et encouragé. Et ce, sans le filtre de l’écran à travers lequel il se déploie généralement à notre époque.

La création de Jérémie Niel et Catherine Gaudet est sans contredit la plus puissante. Francis Ducharme et Clara Furey, parfaitement complices, rejouent Roméo et Juliette en usant autant de sensualité que de discrétion, avant de basculer dans le ludisme. Du typique travail vocal et introspectif de Niel jusqu’à une certaine exaltation dans l’enchevêtrement des corps, à la manière Gaudet, la fusion est très organique.

Les répliques de la scène du balcon sont d’abord murmurées, susurrées, dans un environnement sonore atmosphérique. Voilà qui met l’accent sur la douceur de cet amour, sur son caractère paisible et profond, loin de la violence avec laquelle il est souvent représenté. C’est un regard très intéressant sur Roméo et Juliette, très contemporain dans sa manière de considérer l’amour comme un refuge, comme un univers-à-soi qu’il faut protéger d’un monde bruyant en le vivant dans le chuchotement. Puis, glissement, les amoureux semblent jouer de nouveaux rôles comme des acteurs en répétition: leur ballet intime se transforme en une exploration plus ludique de l’amour. On peut aussi interpréter qu’être amoureux est un geste créatif, une création personnelle qui échappe aux chronologies habituelles, un rare moment de poésie dans un monde de plus en plus formaté.

Olivier Kemeid et Virginie Brunelle, s’inspirant partiellement du travail de Sophie Calle, mettent en scène le caractère trouble d’une relation entre un homme âgé et une jeune femme, mais ils explorent surtout l’enjeu du fantasme et de l’imaginaire dans la relation. Sortie de la baignoire en robe noire et apparue dans le quotidien d’un homme mûr qui repassait tranquillement ses vêtements, la jeune femme semble être une figure céleste, une apparition divine ou fantomatique, ou alors un souvenir, une trace mémorielle, avec qui l’homme s’engagera dans de puissantes étreintes ou dans de subtils ou ludiques corps-à-corps Quand elle apparaît ensuite sur vidéo (beau travail de Jérémie Battaglia), cet aspect fantomatique est d’ailleurs accentué. Ici, l’amour prend une dimension un peu mystique, transcendant le quotidien pour révéler le meilleur d’un homme autrement banal. Malgré la mélancolie qui émerge aussi de cette figure virtuelle avec laquelle il n’entretient peut-être dans le réel qu’un rapport distant, il y a une beauté dans cette relation entre un homme et son inaccessible étoile. Il y a de la tristesse dans cette idée d’une partenaire plus fictionnelle que réelle, mais aussi du romantisme, du rêve, de l’idéalisme amoureux.

Amusante déconstruction des poncifs des comédies romantiques, le tableau imaginé par Marie Béland et Olivier Choinière est à leur image: incisif, décalé et caustique. Les répliques-types d’un certain cinéma sentimental s’infiltrent dans la relation d’un homme et d’une femme aux gestes mécaniques et répétitifs, qui vont bientôt déraper et se désynchroniser. Aliénation du couple mais surtout exploration des clichés véhiculés par la culture de masse et qui tendent à le contaminer, le tableau interprété par Mathieu Gosselin et Marilyne St-Sauveur est juste assez ludique et juste assez critique.

Frédérick Gravel et Catherine Vidal, eux, ont imaginé une sorte de cauchemar. Deux hommes (Peter James et Emmanuel Schwartz) seront soudainement habités d’angoisses et se tordront (surtout Peter James) dans les couvertures à la poursuite de leurs démons, dans une tension grandissante. Étrange tableau, qui évoque, plus que le couple, le caractère angoissant de ces chambres d’hôtel dans lesquels le sentiment d’emprisonnement menace de nous poursuivre. La chambre d’hôtel devient ici métaphore de l’espace mental cloisonné, perturbé par des inquiétudes et des paranoïas qui n’ont rien de bien réel. Ou peut-être le sont-elles.

On vous conseille vivement de vivre le parcours par vous-mêmes.


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