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Scène

Femme non-rééducable : Cause perdue

Ennemie de l’État, dangereuse voix: la journaliste russe Anna Politkovskaïa a payé de sa vie son acharnement à dire la vérité. Sa parole reprend vie sur les planches à Premier Acte avec Femme non-rééducable.

«On aurait pu faire un spectacle qui ressemble à ça et qui parle d’autres journalistes partout dans le monde», expose Olivier Lépine, le metteur en scène. La toute jeune compagnie de théâtre Portrait-Robot, qu’il a fondée, a décidé de parler d’Anna Politkovskaïa en portant sur scène le texte Femme non-rééducable, Mémorandum théâtral sur Anna Politkovskaïa du dramaturge italien Stefano Massini. «Sans mentir, je dirais que je ne connaissais pas Anna avant de lire le texte», avoue candidement Olivier. Ce qui ne l’a pas empêché d’être ému par le parcours de la combattante et le destin tragique de cette journaliste, dont la vie a été dédiée à faire connaître la réalité de la Russie de Poutine.

Prendre parole

Pour Olivier, le théâtre, au-delà du divertissement, sert à porter une parole. «J’aime faire travailler le public, faire appel à son imaginaire, à son intelligence.» Tombé par hasard sur le texte de Massini, il est interpellé par «l’anti-dramaturgie» du texte, qui ne comporte pas d’indications scéniques, ni de didascalies. Il s’agit de fragments de scènes, composés d’extraits d’articles de la journaliste, de témoignages aussi. «C’est ce qui m’allume: quand ce n’est pas du théâtre. Alors, tout est à créer.»

Puisque le texte est fragmenté et anachronique, Olivier et l’équipe de création ont pris le parti de retravailler certaines scènes afin de donner des explications, de présenter certains faits au spectateur qui pourront l’aider dans sa compréhension. Mais l’idée n’est pas de prendre le public par la main. «Cette pièce a la capacité de t’apprendre des choses d’une autre façon. Le spectateur reçoit le message par d’autres canaux sensoriels; on le rejoint dans sa curiosité, son émotivité, sa connexion au monde. Ça n’a rien à voir avec regarder un documentaire, par exemple» explique Xenia Chernyshova, comédienne elle-même d’origine russo-ukrainienne.

Hors du pathos

Pour mettre en scène un tel texte si peu théâtral et en même temps si tourné vers l’émotion, il fallait y aller de façon vraie, sans pour autant imiter la vie (ou la guerre). «Les textes sont déjà très forts en émotion. Ils n’ont pas besoin de crémage pis de gâteau pis de cerise», illustre Olivier. Par le mouvement, le jeu et l’accompagnement sonore, le but est de présenter les faits sur scène «avec la même intégrité et transparence qu’Anna le faisait». Le public sera pris à partie, le quatrième mur disparaîtra et réapparaîtra au fil des scènes, le spectacle se déplacera ailleurs que sur scène. Olivier qualifie son processus de mise en scène d’«accidentel»: «C’est rare que je place des éléments la première fois et que ça reste ainsi au final. Je suis préparé, mais je laisse la place à l’expérimentation. D’ailleurs, le show va bouger aussi pendant les représentations.»

Anna prendra vie sous les traits de six comédiens, trois hommes et trois femmes, qui se partagent le texte donnant voix non seulement à la journaliste, mais aussi à un dirigeant russe, à des soldats des deux camps et à d’autres personnages témoignant du drame de Grozny. Le metteur en scène n’enrobe pas de sucre la pièce: «C’est vrai que c’est un show qui n’est pas super joyeux. Le défi était de trouver une façon de sortir du pathos. Il fallait dissoudre le drame pour que ça soit digeste.» Oui, on sait qu’Anna meurt à la fin, mais le but n’est pas d’en faire une martyre ou de se complaire dans le drame de sa mort. «La force du théâtre, c’est de nous aider à vivre, à apprivoiser la tragédie», affirme Xenia.

On peut donc s’attendre à sortir de Femme non-rééducable assez ébranlé, brassé, dans le bon sens. Le personnage d’Anna n’est qu’un exemple frappant de ce qui se passe tous les jours en Russie, avec les disparitions et les faux accidents dont sont victimes les opposants au régime, qu’ils soient journalistes ou artistes, tous des gens qui ne plient pas facilement: des «sujets non rééducables». La comédienne poursuit: «C’est aussi un appel à la mobilisation. C’est se battre contre le cynisme et l’individualisme. Anna donnait la parole à ceux qu’on voulait faire taire. Son seul engagement était envers la vérité.»

 

Les ennemis de lʼÉtat se divisent en deux catégories: ceux que lʼon peut ramener à la raison et les incorrigibles. Avec ces derniers, il nʼest pas possible de dialoguer, ce qui les rend non rééducables. Il est nécessaire que lʼÉtat sʼemploie à éradiquer de son territoire ces sujets non rééducables.

— Vladislav Sourkov, bureau de la présidence russe

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Anna Politkovskaïa

Seule journaliste russe à avoir couvert la deuxième guerre de Tchétchénie (1999-2009), Anna Politkovskaïa a tenté de faire la lumière, en toute objectivité, sur les horreurs commises dans les deux camps et de naviguer parmi les mensonges et la manipulation journalistique des médias russes. Considérée comme une criminelle en raison de ses écrits critiques du gouvernement, elle a été retrouvée morte dans la cage d’escalier de son immeuble le 7 octobre 2006, ironiquement le jour de l’anniversaire de Vladimir Poutine. Son meurtre n’a jamais été élucidé. Son assassinat est le 21e visant des journalistes depuis l’arrivée au pouvoir de «l’homme de fer».

 Du 11 au 29 mars au Premier Acte