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Scène

Pavement : Une danse identitaire afro-américaine avec Kyle Abraham

Jeune prodige new yorkais que Montréal reçoit pour la première fois, le chorégraphe Kyle Abraham propose Pavement, un spectacle de danse plutôt frénétique, porté par un propos sociopolitique sur l’identité afro-américaine. Entrevue.

VOIR: Vous êtes nés à Pittsburgh dans un quartier difficile, déchiré par les tensions raciales, et votre adolescence vous a en partie inspiré cette pièce. Racontez-moi la vie dans le Hill District.

Kyle Abraham: J’ai grandi dans une rue tranquille, à vrai dire, mais juste au bas de la colline, là où mon bus me déposait après l’école, il y avait beaucoup de criminalité et de gangs de rue en activité. C’était ce genre de quartier où la situation est complètement différente d’un bout de rue à un autre. Mais grandir là, néanmoins, m’a permis de découvrir les tensions raciales, la pauvreté et la discrimination. Dans Pavement, j’essaie de dépeindre la réalité des quartiers Homewood et Hill district. Les deux ont été habités par des artistes très importants à une certaine époque et c’étaient des secteurs culturellement très vifs, qui faisaient vivre la scène jazz/blues et où les arts visuels étaient importants. Mais autour de 1991, ils ont été massivement criminalisés et sont devenus le territoire de conflits à cause du marché de la drogue.

VOIR: En quoi la réalité de ces deux quartiers est emblématique de l’histoire de communauté afro-américaine et des mutations de son identité?

Kyle Abraham: Le spectacle est un commentaire sur les mutations de ces quartiers, qui ont vécu les deux extrêmes en peu de temps, et qui, je pense, nous permettent aussi de réfléchir à l’histoire des Noirs aux Etats-Unis, qui est entièrement définie par cette contradiction. D’un côté, les Afro-Américains ont été d’un apport extraordinaire à la culture et aux arts, et de l’autre ils ont souffert de discrimination et de pauvreté, qui les ont trop souvent menés à la criminalité. Toute l’identité afro-américaine se trouve concentrée dans ce paradoxe.

VOIR: Votre danse est ainsi éminemment politique?

Kyle Abraham: Je le crois. Elle est à tout le moins très identitaire. La danse me permet, depuis toujours, de questionner ma place dans le monde, en tant qu’Afro-Américain et en tant qu’artiste. Les questions d’appartenance à une culture ou à une communauté sont au cœur de ma danse et mes chorégraphies, qui sont souvent décrites comme proche du hip hop même si c’est plus ou moins le cas. Parce qu’elle sont ainsi perçues, elles me ramènent toujours à ces enjeux d’adhésion à la culture noire et à la culture hip hop, qui m’ont obsédé pendant toute mon adolescence.

VOIR: Rejetez-vous cette étiquette de danse hip hop qui vous est souvent accollée?

Kyle Abraham: Je suis né en 1977. La culture hip hop et la culture rave n’étaient déjà plus à leur apogée pendant mon adolescence: elles appartiennent à la génération précédente. Mon travail est vraiment issu de l’improvisation et carbure à une certaine spontanéité, donc je pense que les critiques y voient des mouvements hip hop à cause de l’intempestivité et la spontanéité que j’ajoute à des mouvements de danse plus classiques, lesquels font partie de moi parce que je les ai beaucoup étudiés à l’école de danse, où j’ai eu une formation traditionnelle.

VOIR: Le spectacle Pavement témoigne de votre intérêt pour les infrastructures et le patrimoine urbain, qui vous paraissent extrêmement riches de sens. Pourquoi?

Kyle Abraham: Il y a des traces de l’âge d’or du jazz de Pittsburgh dans plusieurs bâtiments, notamment dans certains théâtres qui ont perdu leur lustre mais dont les murs contiennent toute l’histoire, jadis glorieuse, aujourd’hui troublée, de la communauté. C’est ce que j’essaie de raconter: on tente de gratter les couches décrépites pour y retrouver les fantômes du passé.
 


 

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