La francophonie en feu au Jamais Lu : Marie-Louise Bibish Mumbu: de Kinshasa à Montréal
La francophonie en feu au Jamais Lu

La francophonie en feu au Jamais Lu : Marie-Louise Bibish Mumbu: de Kinshasa à Montréal

Marie-Louise Bibish Mumbu raconte Kinshasa avec des mots attendris mais aussi un regard critique sur les cicatrices d’une indépendance parfois mal assumée. L’écrivaine et femme de théâtre d’origine congolaise habite Montréal depuis plusieurs années même si, chez nous, elle est encore un secret bien gardé. Portrait.

Née au Zaïre (avant que le Zaïre fasse partie de la RDC), Marie-Louise Bibish Mumbu aime bien dire qu’elle a été plus longtemps zaïroise que congolaise, pour rappeler que le visage de son pays a été maintes fois transformé et pour souligner l’héritage complexe dont elle a hérité. Elle a 6 frères et sœurs et vient d’une famille intellectuelle: son père était politicien et valorisait l’éducation au plus haut point alors que sa mère, fervente chrétienne, était éprise de littérature. Autant dire que la jeune femme était destinée à grandir dans l’amour des mots.

C’est sa relation avec son père, toutefois, qui a marqué son adolescence et qui continue d’être à la source de son écriture. À 18 ans, quand il s’est éteint, elle n’a pas réussi à vivre un deuil normal, plongeant dans les ténèbres et dans l’apathie pendant deux ans. Le choc fut brutal, mais lorsqu’elle s’est ressaisie, elle a agi à la vitesse d’une comète, s’inscrivant illico à l’école de journalisme (elle écrit toujours à l’occasion pour le magazine Africultures) et découvrant peu à peu le milieu théâtral de Kinshasa, y travaillant d’abord comme attachée de presse et chargée d’administration avant de rencontrer le réputé chorégraphe congolais Faustin Linyekula et de se joindre à son équipe. Oeuvrant d’abord en coulisses, elle est graduellement montée sur scène pour lui offrir ses mots (notamment dans les spectacle Ma fratrie errante et Le festival des mensonges). Ironiquement, leur relation avait débuté de manière plutôt houleuse quand Linyekula s’est indigné d’un article dans lequel elle dénonçait l’absence de danse contemporaine au pays. Faut dire que le chorégraphe travaille davantage en Europe qu’au Congo, pour arriver à bénéficier de moyens financiers à la hauteur de ses ambitions.
 


 
Une dramaturgie du quotidien

Dans Mes obsessions, j’y pense et puis je crie!, le tout premier texte de Bibish Mumbu, elle évoque son désir d’ailleurs et ses mouvements continuels (elle aime bien déménager et a notamment vécu à Paris et Bruxelles) mais elle raconte surtout Kinshasa, dévoilant sa vie quotidienne, ses odeurs, ses bruits et ses gens. «À Kinshasa, dit-elle, il y a évidemment une forte culture de l’oralité et je pense que ce texte en témoigne bien. Ce qui compte c’est la parole.» Mais c’est le roman Samantha à Kinshasa (à paraître bientôt au Québec aux éditions Recto-Verso) qui la propulse réellement. Le roman se construit autour des souvenirs d’une journaliste congolaise en route vers l’Europe, méditant sur le pays qu’elle va quitter alors qu’elle survole la Méditerranée. Encore une fois, la vie quotidienne de Kinshasa est évoquée tendrement mais la journaliste réfléchit aussi aux hommes politiques qui ont divisé son peuple.

«Les Congolais ont beaucoup d’humour, raconte-t-elle. On préfère rire de nous plutôt que de laisser les autres se moquer de nous. Le quotidien est difficile à Kinshasa et la vie politique est souvent déprimante, mais pour en témoigner dans un roman, je ne pouvais pas me complaire dans la douleur; ç’aurait été pathétique. J’ai donc écrit un roman à l’image du Congo, ancré dans le beau paradoxe d’une vie vécue dans la légèreté malgré le fait que le monde s’écroule un peu partout autour. Au Congo, on ne pourra jamais stopper les scandales miniers, ni la guerre qui déchire certaines parties du territoire, nila misogynie. Maisc’est tout de même un pays magnifique.»
 

Définitivement politisée

 
Avec son ami Papy Mbwiti, elle a beaucoup écrit sur des enjeux plus politiques, sur les cicatrices de la colonisation belge, la difficile acquisition de l’indépendance, la démocratie chancelante, notamment lors de soirées de «Moziki littéraire» où plusieurs auteurs se réunissent pour écrire sur un même thème. Le festival Dramaturgies en dialogue, organisé par le CEAD à Montréal, a d’ailleurs recréé l’une de ces soirées l’automne dernier. Le concept? S’inspirant de soirées où des femmes congolaises mettaient de l’argent en commun pour organiser des festins et financer leurs projets, les auteurs choisissent un thème à tour de rôle et l’offrent à leurs comparses qui, ensemble, ont fini par construire une vertigineuse architecture de 45 textes, la plupart engagés, qu’ils souhaitent d’ailleurs publier sous peu pour les faire lire aux étudiants congolais. L’amitié, la peur, l’exil, l’immigration, la politique congolaise, le centenaire de la Première guerre Mondiale: tous les sujets y passent.
 

"Salon nocture : Moziki / Likelemba / Tour Ya Bibish, dans le cadre du Festival Dramaturgies en dialogue 2013 au Théâtre d’Aujourdui. Sur la photo : Marie-Louise Bibish Mumbu en compagnie de Gisèle Kayembe
« Salon nocture : Moziki / Likelemba / Tour Ya Bibish, dans le cadre du Festival Dramaturgies en dialogue 2013 au Théâtre d’Aujourdui. Sur la photo : Marie-Louise Bibish Mumbu en compagnie de Gisèle Kayembe

 
«J’aimerais bien qu’on tourne la page sur les cicatrices de la colonisation, dit-elle, mais c’est difficile. En Europe, la culpabilité est grande et paralyse un peu les rapports entre les Belges avec les Congolais. Au Congo, on s’étonne avec raison que les Occidentaux ne sachent pas comment aborder notre pays autrement qu’en l’observant avec pitié, n’y voyant que la pauvreté, que les réfugiés, que la guerre, bref uniquement ce que montre le Téléjournal.»
 

Le français : quelle appartenance?

 
Au Jamais Lu, Marie-Louise Bibish Mumbu participe à la Soirée des Manifestes en compagnie d’auteurs de différents pays francophones. Une occasion de réfléchir à cette langue qu’elle parle avec une coloration congolaise et qu’elle revendique comme lui appartenant autant qu’à la France. «C’est très provoc ce qu’on a écrit pour le Jamais Lu, mais c’est très important d’insister sur les différentes déclinaisons de cette langue dans le monde. On est encore trop souvent coincés dans une perspective franco-française de la langue écrite et parlée, et c’est franchement réducteur. Le français que je parle à Kinshasa est vraiment ancré dans l’oralité et teinté de lingala. C’est une richesse incroyable.»

Et que pense-t-elle de Montréal? «En Amérique, on vit dans des espaces tellement immenses qu’il se crée un certain repli sur soi, une méconnaissance du reste du monde. J’avoue avoir eu de la difficulté avec ça pendant mes premières années montréalaises. Mais je m’y adapte. Il est clair que je sens ici une certaine méconnaissance des réalités du Sud et aussi un manque de considération pour les immigrants. Faut dire que je travaille à plein temps dans un organisme communautaire dédié aux immigrants et que je suis aux premières loges pour constater les difficultés vécues par ces gens-là. Il y a une certaine violence là-dedans qui me trouble. Ceci dit, Montréal est une ville que j’ai apprivoisée et que je trouve absolument géniale, pleine de surprises et de possibilités d’accomplissement.»

Pas de doute, Montréal fait désormais partie des nombreuses identités qui la composent. Elle n’est pas de ceux qui aiment oublier le passé pour aller de l’avant – les multiples pays qu’elle visite et où elle a vécu se déposent en elle comme autant de strates superposées qui la rendent plus forte. «J’aime quand les choses sont plurielles», conclut-elle.

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