

La francophonie en feu au Jamais Lu : Céline Delbecq et Véronika Mabardi / Des auteures belges qui défendent fougueusement les écritures contemporaines
Céline Delbecq et Véronika Mabardi sont des auteures belges qui ont récemment fondé le Collectif utopique militant d’autrices et auteurs interplanétaire et transgénérationnel. Qu’est-ce-à-dire? Elles veulent défendre la parole des auteurs de théâtre contemporain, souvent négligée sur les scènes belges.
Auteure, metteure en scène et comédienne, Céline Delbecq a fondé à sa sortie du Conservatoire la compagnie de La bête noire. Elle écrit sur les tabous de société (suicide, inceste, accompagnement dans la mort) et a déjà créé 5 spectacles depuis 2009. Sa comparse Véronika Mabardi a fait tous les métiers du théâtre avant de choisir de se consacrer davantage à l’écriture il y a quelques années. Elle écrit pour le théâtre et la radio; elle intervient dans les écoles auprès de groupes d’adultes analphabètes, avec qui elle fait des créations collectives. Un engagement politique, en quelque sorte, à travers ce travail de terrain et ces rencontres stimulantes. Profitant de leur passage à Montréal au Festival du Jamais Lu, je leur ai demandé de me parler de leur rapport à la langue française et de leur appartenance à l’identité wallone, dans un pays où le théâtre se divise entre les scènes francophones et néerlandaises, tout en entretenant un grand rapport de proximité avec le voisin français.
VOIR: Comment percevez-vous vous votre parole d’auteures dans ce pays bilingue? Quel est le sens de l’écriture en français en Belgique, par rapport à ce que font les compatriotes flamands et par rapport aux textes des voisins français?
Véronika Mabardi: Je ne vois pas du tout le fait d’écrire en français comme un acte politique dans mon mon pays à cause du bilinguisme. Les scènes artistiques wallones et flamandes sont parallèles et complémentaires, je ne pense pas qu’elles s’opposent d’aucune façon.
VOIR: La scène flamande, pourtant, rayonne davantage que la scène wallonne à l’international. Comment expliquez-vous ce décalage? Cela ne cause-t-il pas quelques tensions?
Céline Herbecq: On est dans une période où les Flamands ont fait une grande action pour exporter leur culture, où leurs gouvernements ont investi des budgets considérables pour ce faire. Alors oui, à l’extérieur de la Belgique, les Flamands rayonnent davantage. Ça ne crée toutefois pas d’animosité entre nos deux scènes: seulement une amertume des Francophones par rapport à nos gouvernements qui, eux, ne nous soutiennent pas. C’est en partie le rôle de notre collectif: faire entendre davantage nos textes pour qu’ils soient mieux soutenus et mieux accompagnés par nos gouvernements.
Véronika Mabardi: Par contre, nous sommes proches de la France et c’est peut-être là que résident certaines tensions. On n’est pas dans la même dynamique, pas dans le même rapport à l’écrit et aux mots que nos voisins français, et il est clair que mon centre n’est pas Paris, que le centre de la langue n’est pas dans l’Hexagone. C’est pour ça que ce rassemblement de francophones à Montréal au Jamais Lu est stimulant, car il nous permet de se frotter à notre langue telle qu’elle est parlée par des Québécois, des Africains, des Haïtiens. Je pense que d’ailleurs que nous entretenons tous ce drôle de rapport avec la France qui a encore tendance à dicter les règles de notre langue même si cette langue est multiple et très variée partout dans le monde.
VOIR: C’est assurément le cas du Québec, même si le français parlé ici s’éloigne davantage de la norme parisienne et que cela se ressent dans les écritures.
Véronika Mabardi: Ça fait effectivement beaucoup de bien de voir comment les auteurs québécois s’approprient la langue, de manière totalement assumée. Ça va nous inspirer, c’est indéniable. Chez nous, on cite beaucoup le Québec comme un modèle de liberté dans la langue écrite, comme une invitation à écrire dans une langue à soi.
Céline Delbecq: J’ai d’ailleurs souvent l’impression qu’on fait plus de partenariats avec le Québec qu’avecla France. Je me sens personnellement plus proche du Québec et du travail des auteurs chez vous. Sans doutes sommes-nous aussi culturellement plus proches, il y a entre nous une connexion particulière.
VOIR: La francophonie est une chose vaste et multiple, difficile à circonscrire. Au Jamais Lu, vous êtes en compagnie d’auteurs de différentes provenances. Qu’est-ce que cela éveille en vous?
Veronika Mabardi: L’Afrique est un territoire qui, je pense, nous attire aussi beaucoup. Ça me fait d’ailleurs penser à un texte belge récent, Un paradis sur terre, d’Éric Durnez, qui raconte l’histoire d’un Blanc qui va se réfugier en Afrique de l’Ouest et qui vit une sorte de renversement des rôles: c’est désormais lui l’immigrant, celui qui cherche un territoire accueillant, moins hostile que sa terre d’accueil. Comme si les forces en présence, tout à coup, s’intervertissaient. J’ai un ami malien qui me disait que si un jour on devait choisir une capitale de la francophonie dans l’endroit où il y a le plus de francophones au monde, ce serait définitivement en Afrique. Il a raison. Et pourtant c’est encore la France qui fait figure d’autorité en matière de langue française.
VOIR: Parlez-moi davantage de votre collectif d’auteurs, le CUMAAIT?
Céline et Véronika: On a créé ce collectif utopique militant d’autrices et d’auteurs interplanétaire et transgénérationnel pour disposer d’une plate-forme de soutien entre nous. On cherche à y intégrer de plus en plus d’auteurs francophones de tous les pays et ce séjour montréalais va nous permettre d’accélérer le recrutement. C’est un collectif de mise en relation et de mise en place de structures de soutien à l’écriture. On désire qu’il y ait davantage d’écritures contemporaines et qu’elles soient mieux mises en valeur. En Belgique, les textes contemporains ne sont pas aussi valorisés qu’au Québec, où la volonté d’affirmation identitaire est très forte. Notre idée est d’envahir certains théâtres qui, à notre avis, ne programment pas assez d’auteurs contemporains et de souligner ce problème de diverses façons. En ce moment, en Belgique, la parole ne se déploie pas dans les théâtres institutionnels. Il y a des créations interdisciplinaires passionnantes, mais de moins en moins de théâtre de texte. Les auteurs contemporains ne sont pas montés systématiquement comme ils le sont à Montréal.
Bel article sur nos auteures belges militantes. Dommage qu’une fois de plus le journaliste oublie que les écritures francophones rayonnent AUSSI parce qu’elles sont publiées