Pour réussir un poulet: «On est c'qu'on mange»
Scène

Pour réussir un poulet: «On est c’qu’on mange»

Marquant à la fois une continuité et un tournant dans l’écriture de Fabien Cloutier, Pour réussir un poulet est une œuvre d’observation attendrie mais sans compromis d’une classe sociale démunie mais combative. Dans une langue décapante, comme d’habitude.

Ceux qui connaissent l’œuvre de Fabien Cloutier (Scotstown, Cranbourne, Billy) ne seront pas déboussolés. Avant tout un théâtre de personnages, le corpus Cloutier invite dans l’imaginaire dramatique québécois (aux côtés des femmes en colère de Michel Tremblay ou des perdants sympathiques de Gratien Gélinas) une galerie de personnalités démunies et pittoresques. Des ouvriers peu scolarisés mais pleins de fougue.

Si une certaine mobilité sociale a permis de réduire au Québec les disparités entre les familles bourgeoises et ouvrières, l’oeuvre de Cloutier montre bien que cette évolution est toute relative et que subsiste puissamment, chez nous comme partout en Occident, une classe sociale inférieure que personne ne tient à sortir des marges et de la pauvreté. Mais au contraire de Scotstown et de Cranbourne, ce n’est pas l’ignorance involontaire des petites gens qui est ici pointée du doigt: c’est la combativité, la résilience, la ferveur à se relever quand tout pousse à se laisser démonter.

Les petits moyens, qu’ils soient pécuniers ou intellectuels, freinent Steven, Carl, Mélissa ou Judith à chaque étape de leur ascension. Impliqués dans le rammassage de fer puis dans un improbable commerce d’huîtres opéré par le crapuleux Mario Vaillancourt, ils ne feront que s’enfoncer dans le marasme.

Mais l’action importe peu. Ce sont avant tout des voix, des personnages qui utilisent la parole comme déversoir et comme lieu de défoulement. Chaque parole crue ou cruelle prononcée par l’un ou l’autre cache un sous-texte révélateur qui montre, par une construction très habile et très maîtrisée, les mécanismes d’exclusion opérés par un capitalisme pensé par et pour les riches. Ainsi, comme il disait chercher à le faire, Cloutier réussit à insuffler un souffle tragique aux rustres monologues de ses personnages. Une dimension épique qui nous aspire d’emblée (et que la musique électro-glorieuse de Misteur Valaire accompagne sans peine).

La métaphore du poulet de grain bio, avec laquelle débute le spectacle, exprime d’ailleurs éloquemment le propos social de la pièce, où interviendront plus tard d’autres considérations alimentaires: le «hot-dog à douze piasses» faisant office d’image pour illustrer le cycle de pauvreté dans lequel les personnages finissent par accepter de s’enfoncer.

Poursuivant l’exploration d’une forme chorale dans laquelle les personnages s’interrompent constamment et édifient petit à petit une vertigineuse architecture dialogique, l’auteur et metteur en scène explore un enchevêtrement de pensées proférées et d’interjections qui n’obtiennent pas toujours de réponses. Il montre par là le vide dans lequel l’existence de ces personnages atterrit la plupart du temps et le manque d’échos que reçoivent leurs tentatives d’améliorer leur sort. La scène est le réceptable de leur combativité jamais récompensée, en quelque sorte. Et cette honorable pugnacité les enfonce la plupart du temps dans une misère encore plus manifeste.

Ç’est brutal. Et c’est terriblement juste.

Plaçant ses acteurs la plupart du temps face au public et leur permettant de bouger dans un quadrilatère restreint, la mise en scène accentue l’impression d’horizons limités, de vies dirigées droit contre le mur et de possibilités réduites d’avenir.

Non, il n’y a pas beaucoup d’espoir dans cette pièce, à une échelle sociale du moins. Le spectacle expose un engrenage de misère duquel il semble difficile de s’extirper dans une société telle que la nôtre, malgré les illusions du libre marché et d’un capitalisme qui promet à tous la liberté absolue. Mais il y a une humanité profonde chez ces poqués qui veulent et croient à une vie meilleure pour eux et pour leurs enfants. Et ce, même s’ils doivent passer par des chemins louches ou illicites pour y arriver. Même s’ils doivent aussi entretenir des relations tordues avec de sombres personnages. Et même si cela les plonge dans un repli sur soi qui mine leur compréhension du monde et les fait paraître émotionnellement blindés (les bouleversements du monde arabe, notamment, infiltrent quelques dialogues d’une manière bien rigolote) .

Plus la pièce avance et plus la nécessité de s’extirper du pétrin les mènera à prendre des chemins immoraux (on ne peut rien vous dévoiler ici sinon que la finale est troublante). Or, jamais Cloutier ne les juge bêtement. C’est une autre intelligence de ce texte qui jongle avec doigté avec des personnages condamnables. Cloutier nous invite à observer l’enfilade des événements qui les poussent à des extrémités que, probablement, nul n’aurait su éviter à leur place. Une bonne leçon de sagesse dans un monde où s’exprime de plus en plus violemment un impitoyable tribunal populaire, sur de nouvelles places publiques (qu’elles soient virtuelles ou médiatiques).

Mentionnons aussi une évidence: cette partition rythmée et cette jouissive langue vernaculaire sont magnifiquement portés par une distribution sans failles. Honneurs et applaudissements pour Denis Bernard, Guillaume Cyr, Gabrielle Côté, Marie Michaud et Hubert Proulx (ce dernier étant particulièrement à l’aise chez Cloutier et dans ses rôles d’hommes mal dégrossis au cœur tendre).

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À La Licorne jusqu’au 1er novembre 2014

 

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