Pour une présence autochtone sur les scènes québécoises / Un texte de Charles Bender
Scène

Pour une présence autochtone sur les scènes québécoises / Un texte de Charles Bender

Le récent congrès du Conseil québécois du théâtre (CQT) abordait l’épineuse question de la sous-représentation de la diversité culturelle sur nos scènes. Nous débutons une série reprenant les prises de parole de ce rassemblement par un texte de Charles Bender sur la présence autochtone: peuple fondateur brimé socialement et effectivement presqu’invisible au théâtre.

Dans l’exercice du CQT, qui proposait deux jours de réflexion collective sur le thème de la diversité culturelle dans le théâtre québécois, la parole de Charles Bender fut hautement remarquée: elle invite à un retour aux sources. Avant de considérer la question de l’absence d’acteurs immigrants sur nos scènes, il convient en effet de réfléchir au peu de place que la scène francophone accorde aux artistes autochtones. Le discours qu’il y a prononcé est un appel, une invitation à reconnaître et célébrer les artistes des Premières nations en évitant « les pièges de l’appropriation et du folklorisme ».

Charles Bender est un Huron-Wendat de Wendake. Comédien diplômé du programme d’interprétation de Concordia, il est connu des téléspectateurs pour des rôles dans Destinées, Les rescapés et Le gentleman (notamment).  Il est l’animateur d’une émission pour ados, C’est parti mon tipi! dont la mission est de faire découvrir les communautés autochtones, et de la série documentaire radio-canadienne Le 8e Feu, qui met en lumière une nouvelle génération d’Autochtones sur l’ensemble du territoire canadien. Au théâtre, il défend fièrement l’identité autochtone au sein de productions du théâtre Ondinnok, compagnie phare de théâtre autochtone francophone. 2016 sera l’année de naissance de sa nouvelle compagnie, les productions Menuentakuan, dont la première pièce, Muliats, est au programme du Théâtre Denise-Pelletier en février.

Nous vous invitons à lire l’intégralité du discours qu’il a prononcé au Congrès du CQT qui se tenait du 12 au 14 novembre.

 

Pour une meilleure présence autochtone sur nos scènes

Par Charles Bender

 

Ces derniers mois, j’ai eu l’occasion de voir les spectacles Adventures of a Black Girl in Search of God, du Black Theatre Workshop au Centaur Theatre et State of Denial, du Teesri Duniya Theatre au Centre Segal. Bien que ni l’un ni l’autre n’aborde des enjeux autochtones, les deux avaient des artistes professionnels autochtones sur scène dans des rôles qui ne spécifiaient pas qu’ils doivent être joués par des artistes autochtones. La présence autochtone sur des scènes institutionnelles au Québec, ça se peut. Faudrait que ça se puisse en français aussi.

Le combat des francophones du Québec pour préserver leur langue et leur culture est profondément inspirant. Mais c’est quoi la culture québécoise ? Est-ce que le français parlé sur les scènes du Québec ne peut être que normatif ou que joual, inspiré de Michel Tremblay? Qu’en est-il de l’accent des Innus avec leur rire sur le bout de la langue, des Attikamekw avec leur ‘r’ roulés, des Anishnaabegs, des Inuits? Qu’en est il des langues algonquiennes et iroquoiennes, les premières langues du Québec, ces langues qui sont en danger de disparaître ? Qu’en est-il de la vision du monde et de l’identité que les Hurons ont proposé à vos ancêtres? Je ne peux pas m’empêcher de souligner l’ironie que ce soit des compagnies issues de la dite diversité qui ramènent les autochtones sur les scènes institutionnelles du Québec. Qu’on doive se tenir avec eux sur le tapis de bienvenue en attendant qu’on vienne nous ouvrir, alors que ce sont les Premières Nations elles-mêmes qui ont déjà été de l’autre côté de cette porte pour accueillir une « nouvelle diversité »  européenne.

Le théâtre autochtone existe; il a toujours existé. Nous sommes issus de nations qui vénéraient leurs grands orateurs et leurs conteurs, la base même du théâtre. Un théâtre qui s’inscrivait aussi dans la cérémonie et dans l’appel à une conscience supérieure du monde dans lequel on vit. Ce théâtre, la compagnie Ondinnok le défend depuis trente ans, ce qui en fait l’une des plus vieilles compagnies de théâtre autochtone du Canada. On devrait être fiers, ici au Québec, d’être le berceau de ce type d’initiative courageuse qui s’est mise en place avant même que les femmes autochtones affranchies ne récupèrent leur statut, avant même que les dernières écoles résidentielles ne soient définitivement fermées, avant même que le Canada ne s’éveille à la situation de ses Premières Nations lors de la crise d’Oka.

Toutes les compagnies de théâtre autochtones du Québec existent en ce moment parce qu’Ondinnok n’a jamais abandonné le combat pour faire valoir la richesse des pratiques théâtrales des Autochtones d’Amérique et du monde. Nous, les directeurs de ces nouvelles compagnies, avons tous étés membres de cette famille à un moment ou à un autre de notre carrière. Le théâtre autochtone québécois et canadien s’est développé une identité propre, avec des approches particulières empruntées à une tradition américaine plusieurs fois millénaire. Nous avons accepté les codes scéniques et les structures narratives que les Européens ont importés sans jamais perdre de vue l’importance de nos traditions et de nos propres codes de représentation.

Charles Bender dans Contes d'un indien urbain (Théâtre Ondonnok, 2006)
Charles Bender dans Contes d’un indien urbain (Théâtre Ondonnok, 2006)

 

Je sens un réel désir de changement de la part d’une nouvelle génération de directeurs artistiques, de metteurs en scène et d’auteurs de théâtre. Je le sens aussi chez les jeunes réalisatrices et réalisateurs issus des écoles de cinéma du Québec pour qui l’identité québécoise ne peut pas se faire sans la reconnaissance du rôle que les Premières nations ont joué en Nouvelle-France et du rôle de plus en plus important qu’ils auront à jouer dans la suite des choses. Mais, pour éviter les pièges de l’appropriation et du folklorisme, vous allez avoir besoin des artistes des Premières Nations ici au Québec.

Vous allez aussi avoir besoin de l’aide des artistes autochtones du reste du Canada. C’est malheureux, mais le Québec accuse un retard certain par rapport au reste du Canada quand à l’inclusion des Amérindiens dans le discours culturel et l’établissement de protocoles d’emprunts culturels qui sont faits dans le respect. Les productions Onishka travaillent depuis 4 ans déjà à créer de nouveau ponts avec ces artistes venus de l’autre côté de la rivière Gatineau. Il y a de belles et bonnes choses à aller chercher de côté là et on a besoin des connaissances et des savoir-faire qu’ils ont développés.

Une nouvelle compagnie va voir le jour en février à la salle Fred-Barry du théâtre Denise-Pelletier, les Productions Menuentakuan. Une compagnie qui se donne comme mission d’engager les Québécois et les Autochtones dans une nouvelle discussion. On vous invite à la pièce Muliats pour prendre le thé avec nous et échanger dans l’amitié et le respect.

Toutes ces compagnies sont confrontées à un obstacle majeur : le manque d’actrices et d’acteurs autochtones formés. Pour y arriver, on aura besoin de travailler de concert avec les écoles de théâtre. Il faut trouver des moyens de rejoindre les jeunes de plus en plus nombreux qui vivent en communauté. Il faut se demander comment les impliquer dans ce grand projet de mise à jour de l’identité québécoise.  Je vous rappelle que seulement 30% des autochtones vivent en milieu urbain au Québec comparativement à un peu plus de 50% dans le reste du Canada. Ce n’est pas en recrutant dans les CEGEPS et les écoles secondaires de la région de Montréal ou en tenant des ateliers pour la «diversité» dans la métropole qu’on va arriver à les rejoindre.

Quand on regarde les photos des cohortes des écoles de théâtre francophones au Québec, on remarque quand-même un certain effort de diversité. On y retrouve une juste proportion de cheveux bruns, de cheveux blonds et de cheveux roux; on essaie de faire en sorte qu’ils n’aient pas tous les yeux bleus. Est-ce qu’on est capable de penser au delà de la distribution de pièces du canon européen ou américain? Est-ce qu’on est capables d’imaginer un Orgon de descendance arabe, une Irina asiatique,  un Iago Cubain ou une Albertine Attikamekw ?

À Vancouver, cette année, ce sont deux des acteurs les plus en vue du monde du théâtre autochtone canadien, Margo Kane et Kevin Loring, qui ont défendu les rôles de Nana et de Michel dans For The Pleasure Of Seeing Her Again de Michel Tremblay. À Vancouver… en anglais… Pourquoi pas ici?

Tant qu’à y être, à quand le projet d’ouvrir le marché des publics autochtones pour les tournées en région? Ondinnok l’a déjà essayé ! On ne dira pas que ça a toujours été facile mais ça n’est clairement pas impossible. Imaginez un public mixte au théâtre Téléquébec à Val d’Or, au théâtre Banque Nationale à Chicoutimi,  au Théâtre Jean-Dion de Sept-Îles ou Centre des arts à Baie-Comeau. Tous des théâtres qui sont à proximité de communautés autochtones. Peut-être que de voir l’un des leurs sur scène pourrait donner envie à des jeunes des communautés de tenter leur chance aussi !

En incluant des artistes autochtones dans nos productions, surtout celles qui vont dans les régions, on aide notre public à se souvenir que l’identité québécoise est, à la base, une identité métissée et que ce nouveau paradigme identitaire qui inclut des peuples qui viennent d’ailleurs que l’Amérique ne fait pas que commencer : il existe depuis plus de 400 ans.  Si on ne le fait pas, qu’est-ce qu’on aura à proposer comme identité culturelle fondatrice aux artistes de la diversité? Est-ce qu’on saura prouver sur nos scènes que les Québécois sont beaucoup plus qu’un peuple en réaction à la langue anglaise et tristement mélancoliques de son héritage franco-européen?

 

Yatoyenh Onhwa’ entàte’. Tiawenhk ïnenh chia’ önenh ! Eskwayen’

Ce que j’ai dit, je l’affirme comme étant vrai. Merci! Bientôt, nous nous reverrons.

 

 

 

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