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Table rase: la surprise de l'année
Scène

Table rase: la surprise de l’année

Surprise théâtrale de taille à l’Espace Libre. Table rase, du collectif Chiennes, est porté par la parole crue et terriblement vraie de Catherine Chabot. Un spectacle sur une génération mais aussi un monde en crise, dans lequel l’amitié est un vrai refuge, avec ses hauts et ses bas.

À l’été 2014, à Zone Homa, la version labo de ce spectacle avait fait des vagues, parvenues discrètement jusqu’à nous. Mais le spectacle mis en scène par Brigitte Poupart  et produit par TransThéâtre avec une bande d’actrices dont on sent l’adéquation profonde avec ce texte et son propos, a grandement dépassé les attentes. On en ressort avec l’impression, pas si fréquente, de découvrir une nouvelle voix singulière. Catherine Chabot signe le texte: sa plume est crue et lucide, toujours juste. Mais il faut rendre à César ce qui appartient à César: ce texte a été créé avec l’important soutien dramaturgique de la metteure en scène et a été nourri d’un processus d’improvisations avec les actrices Rose-Anne Déry, Vicky Bertrand, Marie-Noëlle Voisin, Sarah Laurendeau et Marie-Anick Blais. C’est bel et bien une intelligence collective qui se manifeste dans ce spectacle hyperréaliste et pas coincé du tout.

Table rase, avec son groupe d’amies à la langue bien pendue et ses airs de repas de fin du monde, s’inscrit aussi à merveille dans une filiation toute québécoise d’oeuvres pessimistes autour d’une table et de discussions relevées. C’est Le déclin de l’empire américain ou Les invasions barbares à la manière de la génération Y. Elles n’ont pas le langage fleuri des intellos imaginés par Denys Arcand mais elles ne sont certainement pas privées de leur intelligence ni épargnées par l’appel de la chair qui les terrassait.

Crédit: LePetitRusse
Crédit: LePetitRusse

Il y a donc une longue table pour seul décor, remplie de vaisselle, de bouffe et surtout de bouteilles. Elle sera le lieu concret comme symbolique d’une mise à mort: lieu de passage, de rituel et même d’expiation. Comme ça, sans en avoir l’air, au milieu d’un repas comme les autres et de discussions entre amies qui prennent d’abord des atours légers, la table deviendra lieu de gravité, réceptacle d’un regard désespéré sur la finitude annoncée de toutes choses, puis lieu d’une nécessaire renaissance.

La beauté de ce spectacle est en effet de représenter un repas entre amies qui, dans son réalisme saisissant, touche à un quotidien dans lequel tout le monde se reconnaît mais qui, dans son caractère ritualisé, touche au tragique et transcende l’existence. Les histoires de cul triste ou exalté, de maternité désirée ou conspuée, d’alcoolisme plus ou moins assumé et d’angoisses ordinaires prendront, dans une deuxième partie du spectacle, un caractère plus existentialiste et plus philosophique. Nihilisme et enthousiasme s’affrontent, pulsions de vie et de mort se toisent. La pensée, même en revêtant un langage vernaculaire, est ici reine et maîtresse, côtoyant de manière vive une sentimentalité aiguë, à fleur de peau.

Tout cela est hachuré, semble désordonné et chaotique comme peut l’être une discussion arrosée, mais à vrai dire la pièce se structure presque comme une messe, étape par étape. En route vers une certaine forme de sacré qui n’adviendra qu’à moitié mais qui est inlassablement et énergiquement recherchée.

Il y a une autre parenté lointaine, dans cette structuration tragique et sacralisante, avec le théâtre de Michel Tremblay, et d’ailleurs ces personnages féminins à la parole forte et la colère bien canalisée sont assurément les héritières de Marie-Lou et Albertine. Elles vivent pourtant à une époque où leur liberté leur permet davantage de choix et où elles vivent une vie décomplexée et insouciante.  Elles n’en sont pas moins prisonnières, assaillies par un puissant vertige.

Elles parlent sexe, bien sûr, et crûment, puis polyamour et effritement du couple, puis apathie politique, perte de sens généralisée et fin du monde. Il y aura mort, ultime étape du rituel, mais la vie va continuer.

Et nous, on en redemande.

// Mise à jour, avril 2017: Table rase sera offert au public de Québec dans le cadre du Carrefour international de théâtre. Les 2, 3 et 4 juin au Théâtre Périscope.

Encore trois représentations à l’Espace Libre, ce soir et demain. Un long métrage est également en préparation.

 

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