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887 : la renaissance de Robert Lepage
Scène

887 : la renaissance de Robert Lepage

Renouant avec le solo intimiste et autobiographique, Robert Lepage retrouve l’inspiration dans 887, un spectacle qui rappelle la gloire de ses meilleures années et suit les traces de La face cachée de la lune en mêlant petite et grande histoire avec maestria.

C’est dans la forme autofictionnelle que Robert Lepage est à son meilleur, visiblement. Ses spectacles, quels qu’ils soient, continuent d’attirer des foules avides de se laisser impressionner par ses machineries technologiques et son théâtre qui flirte avec les identités et les continents. Mais il faut bien admettre que sa récente trilogie autour des jeux de cartes ou ses récents spectacles Le dragon bleu ou Eonnagata n’avaient pas la force dramaturgique ni la richesse émotive de ses solos autobiographiques mythiques comme La face cachée de la lune ou Les aiguilles et l’opium.

Or, il faudra marquer la date au fer rouge : le spectacle 887 à l’affiche au TNM ces jours-ci nous le ramène au sommet de cette forme intimiste dont il a le secret, liant brillamment petite et grande histoire; racontant la cellule familiale intime mais aussi l’histoire du Québec des années 70. Et ce, dans un dispositif scénographie et technologique qui reconstitue un immeuble à logements recelant de portes et de cachettes. En surgiront des merveilles.

Pas de machinerie laborieuse comme celle de Lipsynch en 2009, laquelle tuait la magie de l’illusion, mais un espace unique de représentation et de projection qui se transforme allègrement et avec fluidité. Dans 887, Lepage renoue avec un théâtre de métamorphoses scénographiques condensées dans une structure mobile aux imbrications nombreuses et étonnantes, jouant de la multiplicité des cadres et ainsi de la multiplicité des sens. Cet immeuble dans lequel Lepage anime toute une galerie de personnages, jouant avec les spectres de ses voisins d’enfance comme avec des figurines, sera graduellement éventré pour laisser voir des environnements variés. Il se déplie et se recompose, se dévoilant en plusieurs couches. Les perspectives sont multiples, à l’image du récit de Lepage, qui va de l’enfance à l’âge adulte en un tournemain, ou qui navigue, en quelques détours, du Limoilou ouvrier des années 60 jusqu’au Montréal artistique des années 2010.

Crédit: Erick Labbé
Crédit: Erick Labbé

Lepage, pourtant, ne se donne pas particulièrement le beau rôle. Se dépeignant en artiste bourgeois et narcissique, trop préoccupé par la biographie que le Téléjournal prépare sur lui, il apparaît tout de même plus sympathique à mesure que cet égocentrisme s’arrime à une quête authentique (et ardue) du souvenir, à un parcours dans la mémoire familiale et collective. La face cachée de la lune était un hommage à la mère; 887 est une ode au père. Homme de coeur et d’ouvrage, chauffeur de taxi allongeant les heures de travail pour subvenir aux besoins de la famille, mais homme d’idées dans une société changeante, il apparaît un peu magnifié par les aléas de la mémoire, ou parfois diffus dans ce même souvenir. Les volutes de fumée de la cigarette que Lepage lui fait fumer à l’avant-scène, en une image forte, symbolisent cette mémoire qui s’épaissit puis s’envole.

Pendant que la famille Lepage cherche à améliorer sa condition et que le petit Robert rêve d’entrer dans une école prestigieuse, le Québec francophone est aussi en quête d’émancipation et va bientôt en vivre les contrecoups des épisodes d’Octobre 70. Lepage entrecroise ainsi, sans relâche, intimité et politique. Comme partout dans son oeuvre, il raconte un peuple écartelé entre les langues et les identités, également imprégné d’une profonde américanité même si celle-ci est constamment questionnée. Ici, notamment, l’appartenance à l’Amérique s’exprime par la voix de Nancy Sinatra, qui accompagne sereinement quelques-unes des plus belles scènes du spectacle. He wore black and I wore white / He would always win the fight / Bang Bang /

En parallèle du souvenir familial, Lepage revisite l’héritage intellectuel des années 70 par l’entremise du mythique poème Speak white, de Michèle Lalonde, qu’il peine à mémoriser mais qu’il finira par interpréter puissamment, dans un moment de théâtre mémorable.

Au Théâtre du Nouveau Monde (TNM) jusqu’au 8 juin 2016
Au Théâtre du Trident du 13 septembre au 8 octobre 2016

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