La campagne : Théâtre d'ombres
Scène

La campagne : Théâtre d’ombres

Assise dos au public à une grande table lors de ce qu’on imagine une douce nuit campagnarde, l’actrice Delphine Bienvenu accueille les spectateurs du Prospero en découpant des photos. Devant elle, on projette sur un écran un paysage, vaste étendue avec comme point de chute un arbre. C’est ainsi que débute cette relecture par le metteur en scène Jérémie Niel de La campagne, pièce du dramaturge britannique Martin Crimp qu’il avait déjà montée il y a plus de 10 ans au MAI.  

Crimp raconte une nuit dans un village de campagne où le nouveau médecin du coin ramène chez lui une fille inanimée, alors que ses enfants dorment à l’étage et que sa femme l’attend à la salle à manger. L’essentiel de la pièce prendra place pendant cette nuit, l’entièreté de l’action se déroulera dans cette salle à manger. Les personnages de Crimp sont habités de vérités, de certitudes, et pourtant, ces dernières semblent toujours fuyantes, inadéquates. Plus la conversation se déplie devant les spectateurs, plus tout semble fragile, friable. Qui est cette fille? Où l’as-tu trouvée? Pourquoi l’avoir amenée ici? Aurais-tu fait la même chose avec un homme?

Crédit photo : Matthew Fournier
Crédit photo : Matthew Fournier

Plus on avance dans cette pièce – à tâtons –, plus les mensonges s’accumulent et plus la nuit s’éternise pour ce couple qui se rend à l’évidence que l’aube ne sera aucunement salvatrice pour l’un ou pour l’autre. Alors qu’un se rend compte que ses mensonges se révèlent et se discréditent, l’autre verra sa confiance se transformer tranquillement en candeur et en naïveté. Même si le tout semble inéluctable, l’acuité et la concision avec lesquelles l’écriture de Crimp enflamme le tout fascinent habilement. C’est un grand jeu d’ombres et de faux-semblants que cette Campagne, où l’intelligence du texte surpasse son originalité, créant par le fait même une intrigue complexe dans une histoire pourtant classique et linéaire.

Réunissant encore Delphine Bienvenu et Justin Laramée dans les rôles de Corinne et de Martin, Niel a cette fois troqué la traduction de Philippe Djian qu’il avait mise en scène en 2005 pour une nouvelle traduction par Guillaume Corbeil. Il utilise encore une fois des microphones pour amplifier les chuchotements des personnages, plongeant rapidement le public dans un climat tant intime que voyeur, rappelant cette première mise en scène. L’éclairage tamisé au possible en rajoute à une ambiance aussi évanescente que le texte, appuyant ainsi sur l’ambiguïté des personnages et de la trame narrative.

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Crédit photo : Matthew Fournier

La révélation arrive par l’entremise de Rebecca – interprétée ici par Victoria Diamond, la seule à ne pas avoir pris part à la première mouture de cette pièce –, cette fille inanimée qui se réveillera au cœur de la nuit pour tomber face à face avec Corinne. Seul personnage pour qui le mensonge est inutile, c’est par elle que le brouillard se dissipe, par elle que le réel se concrétise. Le trio d’acteurs n’échange pas autant qu’il s’affronte, en demi-tons, en chuchotements, et pourtant, chaque phrase comme chaque respiration semble toujours avoir le pouvoir de tout balayer.

Jérémie Niel a un talent indéniable pour créer des atmosphères qui englobent rapidement son public. Qu’on pense à son Phèdre présenté au FTA en 2014 ou encore à l’adaptation scénique du roman La concordance des temps d’Evelyne de la Chenelière à l’Usine C en 2013, il nous a habitués à un réel éclatement des cadres, n’ayant pas peur d’embrasser à bras-le-corps d’ambitieux projets. De le voir ici se coller au texte de Crimp (pour une deuxième fois qui plus est) démontre d’une certaine façon sa fascination pour le travail de ce dramaturge britannique, pour qui l’éclatement est bien présent, en filigrane de tout un chacun. C’est dans le respect entre ce texte et ce metteur en scène que réside la force de cette proposition, un cauchemar qu’on chuchote à l’oreille d’un public captif et interloqué.

La campagne
Texte: Martin Crimp
Mise en scène: Jérémie Niel
Avec: Justin Laramée, Delphine Bienvenu et Victoria Diamond
Au Théâtre Prospero jusqu’au 22 octobre