Des hommes à Berlin
Scène

Des hommes à Berlin

On peut aisément imaginer le coup de cœur de Brigitte Haentjens lorsqu’elle est tombée sur ce texte de Marta Hillers. Un journal de quelques mois, tenu en plein cœur de l’occupation soviétique dans un Berlin en ruine. Publié sous le couvert de l’anonymat dans les années 1950, ce n’est qu’après sa mort en 2001 qu’on a pu attribuer cette œuvre à l’auteure.

C’est une chose que de tomber sous le charme – et sous le choc – de ce témoignage unique et lucide sur la barbarie des hommes, c’en est une autre d’y insuffler une théâtralité. Voilà le défi de Haentjens qui présente cet automne Une femme à Berlin à l’Espace Go.

L’histoire est simple et terrible à la fois, celle d’une femme attendant le retour de Gerd, son amour parti au front. Au centre des bombardements, le quotidien se transformera au rythme des explosions, des victoires et des défaites, au rythme de la chair et du sang. La rumeur court que les Soviétiques sont aux portes de Berlin, et dans les maisonnées les femmes et les enfants encore épargnés par le conflit ne savent pas quoi en penser. Lorsque Russes et Ukrainiens viendront poser leur quartier à quelques pâtés de maisons, on ignore encore le cauchemar à venir. Regroupées ensemble dans un même lieu, les femmes seront rapidement confrontées à la barbarie des hommes. Ils ne sont plus que pulsions et violence. Victorieux et conquérants, ils prennent tout, vraiment tout.

Haentjens a décidé de multiplier la voix de Marta Hillers: Evelyne de la Chenelière, Sophie Desmarais, Louise Laprade et Évelyne Rompré se partagent cette parole qui est en elle-même multiple, car là est la force du témoignage de Hillers; il est à la fois singulier et pluriel. Ce journal ne se transforme donc pas en monologue: la parole se libère, s’amplifie, le témoignage s’étend à l’universel. Elles seront tantôt Marta, tantôt la veuve, tantôt la femme du pharmacien, mais toujours victimes. Car ces hommes ont quitté leurs femmes depuis longtemps et ils se dédouanent de leurs actes indicibles en se disant que les Allemands ont dû faire de même, voire pire, lorsqu’ils ont marché en leur terre.

Crédit photo : Yanick MacDonald
Crédit photo : Yanick MacDonald

L’adaptation du texte, signée Jean-Marc Dalpé, témoigne d’un travail dramaturgique de grande qualité, mêlant les voix et les langues – le russe, l’allemand et le français – pour aboutir en une charge de près de deux heures qui ne s’essouffle pas. Les actrices soutiennent ce texte qui est tout sauf évident, tant il est lucide, tant il a intellectualisé le viol, car c’est bien de ça qu’il est question. Le viol à répétition, celui des vainqueurs sur les femmes des vaincus. L’acuité du regard et des agissements de Hillers frappe tellement il est froid et clinique, elle qui, acceptant la fatalité, cherchera le caporal, le lieutenant, le mâle alpha avec qui elle monnayera ses nuitées en échange d’une protection et d’une exclusivité.

Cette parole qui est claire, cette langue qui est ample, les actrices la portent en tête avec un mouvement du corps décalé, s’inscrivant dans la lenteur et le saccadé. Le contraste parvient à souligner l’essence même du texte, le besoin nécessaire de séparer le corps et l’esprit, sans quoi elle ne pourrait continuer.

Sur scène, un immense mur occupe tout l’espace, campant facilement – mais aussi futilement – le Berlin de l’époque. Futile parce que le texte est si fort, et le rendu si franc, qu’avec ou sans décor, le lieu est posé par l’atrocité de ce qui s’y déroule. Les éclairages parviennent à créer une division dans le temps, un temps théâtral qui s’écoule lentement et transforme le spectateur en otage de l’effroyable.

Après cette pièce qui résonne comme une charge, catapultant le public dans l’une des pires barbaries qui soient, on reste interloqué. Cette pièce devrait être une claque en pleine gueule, le texte étant à lui seul un cauchemar éveillé. La transformation de ce dernier par Haentjens est le résultat d’un objet d’une grande théâtralité. Pourtant, il y a quelque chose d’étrange à assister à cette proposition théâtrale, alors que l’actualité elle-même gronde et décrie notre barbarie contemporaine, celle qu’on a internalisée à s’en aveugler. Le choc artistique se trouve dilué par les atrocités du quotidien, par la sauvagerie moderne. Pour une rare fois, le réel amoindrit l’impact de son corollaire artistique, n’enlevant en rien à la qualité et à la force de ce dernier. Il n’en demeure pas moins qu’on sort de cette pièce médusé, avec un nouveau jalon d’une grande pertinence pour poursuivre sa réflexion.

Une femme à Berlin
Texte: Marta Hillers

Traduction: François Wuilmart
Adapation: Jean-Marc Dalpé

Mise en scène: Brigitte Haentjens
Avec: Sophie Desmarais, Evelyne de la Chenelière, Louise Laprade, Frédéric Lavallée et Évelyne Rompré

À l’Espace Go jusqu’au 19 novembre