Les Coups de Théâtre : Théâtre pour tous
Scène

Les Coups de Théâtre : Théâtre pour tous

Alors qu’à Montréal s’apprêtent à sonner Les Coups de Théâtre, un peu partout à travers le Québec, la création jeune public poursuit sa lancée afin de ratisser plus large encore que les proverbiaux «6 à 12 ans».

Présenté tous les deux ans depuis 1990 et fondé par Rémi Boucher, Les Coups de Théâtre est un festival international des arts dédiés au jeune public. Pour sa 14e édition, il s’étale sur huit jours avec une douzaine de spectacles de compagnies autant québécoises que provenant de la Belgique, de la France, du Portugal, de la Norvège et d’ailleurs au Canada. Il y a cette adaptation en théâtre d’objet des Misérables de Victor Hugo par la compagnie belge Karyatides, avec son propos plus qu’actuel sur l’injustice. Il y a aussi cette coproduction Québec-Portugal intitulée Immigrant de l’intérieur, un solo s’inspirant de fragments réels, ou alors Des pieds et des mains, création du Théâtre Ébouriffé en collaboration avec Le Carrousel posant un regard ludique sur les différences physiques.

Crédit photo : Olivier Peyre
Edgar Paillettes / Crédit photo : Olivier Peyre

En dépit de la richesse des propositions mêlant théâtre, cirque, danse et nouvelles technologies, la création pour la jeunesse n’attire encore bien souvent que les enfants. Pourtant, il est faux de croire qu’à moins d’être enseignant, parent ou, comme le lance à la blague Simon Boulerice, d’avoir «un ami qui joue dans la pièce», l’adulte n’a pas sa place dans ce public.

Un public comme les autres

«Un bon spectacle pour enfants peut et doit être vu par tout le monde», s’exclame Simon Boulerice. Pour l’écrivain, dramaturge et comédien, l’argument «je n’ai pas d’enfants» ne tient pas la route. «T’as jamais eu 8 ans? Si t’as 8 ans et plus, ça s’adresse à toi. Je ne vois pas pourquoi, si on a 34 ans, l’imaginaire ne peut plus se déployer. Je trouve ça aberrant!»

Pour Jean-Philippe Joubert, délégué artistique des Gros Becs, «on s’adresse à des êtres humains, à nos concitoyens.» Il plaide pour reconnaître la nature unique du public jeunesse, inclusive. «Ce qui est formidable dans le théâtre jeunesse, c’est que 100% de la population est représentée dans le public. C’est le principal outil de démocratisation de la fréquentation des arts. C’est quelque chose qui n’arrive jamais en théâtre adulte, malheureusement; tu t’adresses à une portion de la population qui s’intéresse déjà au théâtre. En jeunesse, toutes les facettes de l’être humain sont là et le défi est d’autant plus grand!»

Même chose en danse contemporaine, car comme le souligne Hélène Langevin, directrice artistique de la compagnie jeunesse Bouge de là, tout le monde y trouve son compte, même si le spectacle est créé à la base pour les enfants. «L’adulte adore mes shows. Ce n’est pas un sous-produit! Parfois, ceux qui ne s’y connaissent pas en danse aiment les spectacles pour enfants, car j’y donne des ponts vers la danse contemporaine. Je la “salis” avec le théâtre, les arts visuels, j’emprunte plusieurs voies pour passer le message et ça peut toucher autant un adulte.»

C’est pourquoi Simon Boulerice, qui officie aussi à titre d’adjoint à la direction artistique de L’Arrière Scène, un centre dramatique pour la jeunesse, préfère se libérer des carcans et dire plutôt «à partir de 5 ans», sans mettre de fin à l’âge requis. «Je n’aime pas les balises strictes. Il faut être le plus honnête possible. Sincèrement, je ne m’adapte pas beaucoup quand j’écris, que je m’adresse à des adultes, des enfants ou des ados! J’essaie d’être transparent: le vrai travail, c’est de retrouver l’âge que j’avais. Ma façon d’être universel, c’est de replonger dans mon enfance et d’être honnête par rapport à ce que j’ai été.»

Les choses bercantes / Crédit photo : Louise Leblanc
Les choses bercantes / Crédit photo : Louise Leblanc

La politique de la vérité

Transparence, honnêteté: les enfants seraient-ils un public que l’on peut plus difficilement flouer? Pour sa première création jeunesse, Comment j’ai appris à parler aux oiseaux, l’artiste interdisciplinaire D. Kimm a expérimenté de visu ce qu’on pourrait appeler le «pacte du vrai dans le faux», ou cette convention que même si ce qui est sur scène est inventé, le feeling, lui, ne l’est pas. «J’ai testé la pièce devant des groupes d’enfants et j’ai remarqué qu’ils s’attachaient au personnage, mais pas à ce qu’il y avait autour. J’aurais beau avoir la plus belle scéno, le plus beau costume, ce qui est important, c’est d’avoir une vraie émotion. Il faut que j’aille plus loin que ce que je pensais dans mon attitude de performeuse, je ne peux pas me réfugier derrière la beauté des projections!» La chorégraphe Hélène Langevin est du même avis: «Quand tu crées pour des enfants, tu ne peux pas être indifférent à ton public. Tu crées pour eux, pas pour le jury, les parents, les profs, tes autres amis chorégraphes ou pour avoir des subventions.»

Cette obligation d’être vrai donne aux créateurs une liberté inouïe. Pour D. Kimm, la création de son spectacle était un processus libérateur. «Ce n’est pas plus facile de créer pour enfants, je sens juste moins la pression du regard de l’institution.» Pour Simon Boulerice, c’est une leçon à transposer dans toute la dramaturgie, peu importe le public cible. «Parce qu’on fait du théâtre pour enfants ou pour ados, on s’octroie un plus grand délire, on se retient moins. Se lâcher lousse dans la création, ça fait du bien!» L’enfant ayant une capacité d’attention plus courte, l’auteur doit réfléchir à des moyens de captiver son auditoire en variant les formes. «Ça nous permet d’expérimenter beaucoup», explique le jeune dramaturge. «Parfois, certaines pièces pour adultes gagneraient à être moins sages…»

Plogués sur l’émotion

Fort de ses 15 ans avec la compagnie de création Nuages en pantalon, Jean-Philippe Joubert comprend bien la richesse du jeune public, beaucoup plus attentif qu’on ne le croirait. «C’est un spectateur qui est transparent, réactif. Il faut que le sismographe de sensations soit en adéquation avec ce qu’il vit.» Comme le dit Hélène Langevin, la critique est instantanée: «Ça ne ment pas, tu sais si ton show marche ou pas…» Il faut aller chercher chaque petit spectateur un par un, conserver la proximité par l’interaction dans le public, selon D. Kimm. «C’est quand même pas facile, dès qu’il y en a un qui s’ennuie, tu le vois. Il faut accepter qu’il y ait des chuchotements, c’est peuplé de petites personnalités.» Mais quand ça marche, c’est presque l’état de grâce. Les enfants réagissent de façon organique, sans censure. «Ce sont des moments formidables, c’est direct, ça vient du ventre!» s’émeut Jean-Philippe Joubert.

La bataille de la légitimité

Malgré tout, le théâtre jeunesse demeure le mal-aimé de ces parents pauvres que sont déjà les arts. «C’est un combat constant de rappeler que les artistes et les propositions qu’ils font au théâtre jeunesse ne sont pas différentes par leur qualité de ce qui se fait en théâtre adulte», déplore Jean-Philippe Joubert. Il donne l’exemple des auteurs qui signent la saison 2016-2017 aux Gros Becs: Marie-Josée Bastien, Véronique Côté, Frédéric Dubois, Olivier Normand, «des gens qui sont autant sur les grands plateaux adultes que chez nous!»

De son côté, Simon Boulerice avoue que même son entourage hésite à percevoir le théâtre jeunesse comme un art à part entière. «J’ai des amis qui me disent: “Mais pourquoi tu écris ça?”, comme si je diluais mon talent. Ils n’ont pas compris que je ne dilue rien: c’est la même intensité. L’enfant est une éponge et son premier spectacle se dépose dans son imaginaire et va le marquer à jamais. Je me sens privilégié de participer à ça!»

Crédit photo : Rolline Laporte
Crédit photo : Rolline Laporte

Ce manque de reconnaissance s’accompagne de considérations financières. Même si le gouvernement provincial a annoncé en octobre dernier l’octroi de 5 M$ en crédits supplémentaires pour soutenir la création jeune public à travers le Conseil des arts et des lettres du Québec, il n’en coûte pas moins cher de produire pour les enfants parce qu’ils sont petits. Simon Boulerice, lui, voit ça avec humour. «OK, j’ai huit personnages, mais du budget juste pour deux comédiens, on fait comment? Ça m’oblige à être créatif!» Pour Jean-Philippe Joubert, il est impératif que le public jeunesse soit aussi respecté que l’adulte, ce qui signifie une salle, une scénographie et de l’équipement de même qualité. Il est loin, le temps des représentations dans un gymnase… «L’enfant est un citoyen comme vous et moi et il a le droit d’avoir une expérience artistique pleine et entière qui lui parle.» Il faut aussi considérer l’accessibilité, fer de lance du théâtre jeunesse. «Le pouvoir économique des enfants est plus limité, ce serait impensable de vendre des billets à 30 ou 40$ comme pour les adultes. Notre capacité de revenus est ainsi vraiment restreinte. On dit souvent qu’on a des revenus d’enfants, mais des dépenses d’adultes!» C’est un cercle vicieux: tant que l’on continuera de penser que le théâtre pour enfants ne s’adresse qu’aux enfants avec des moyens d’enfants, on ne préparera ni la génération future ni l’actuelle à vivre n’importe quel théâtre pleinement.

Festival Les Coups de Théâtre
Du 13 au 20 novembre 2016

coupsdetheatre.com

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