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Scène

Gamètes : Le paradoxe des discours

À la recherche d’une oreille, d’une raison, d’une amie, d’une confidente et d’une présence, Aude se précipite chez son amie d’enfance, Lou. L’une est ingénieure civile, l’autre blogueuse. Aude vient tout juste d’apprendre que l’enfant qu’elle porte est atteint de trisomie, alors dans le bureau du médecin, lorsque cette dernière tendait les papiers concernant un possible avortement à son comment, Aude a pris ses jambes à son cou sans mot dire pour se rendre chez Lou. C’est ainsi que débute Gamètes, cette nouvelle production des Biches pensivele duo de productrices et d’actrices Annie Darisse et Dominique Leclerc – qui met en scène un texte de la dramaturge Rébecca Deraspe autour de l’accomplissement de soi dans la maternité et des questionnements autour du sacrifice d’une mère pour un enfant à charge.

Si cette pièce peut sembler de prime abord en être un tournant de façon unidimensionnelle autour d’enjeux sociaux à la façon d’un tribunal populaire de ses contemporains, c’est ne pas connaître l’acuité dramaturgique de Deraspe qui signe ici un texte évitant tous les pièges qu’une telle entreprise contient. Alors qu’à quelques moments dans le spectacle la démagogie et le pathos semblent être qu’au bout du couloir, on désamorce, on souligne le paradoxe, on signale l’incohérence du propos. Ainsi, les deux personnages nous présentent une joute verbale bien ficelée, un combat où les positions seront dures à camper et où on ne cessera de tourner et retourner la situation dans tous les sens pour en saisir sa pleine portée. C’est ici que la mise en scène de Sophie Cadieux entre en ligne de compte: des choix sobres qui n’enfargent pas le propos, avec quelques ressorts scénaristiques permettant de se promener dans le passé pour saisir la genèse de cette amitié.

Lorsqu’un féminisme ferme et cohérent rencontre un eugénisme latent en plein cœur d’une querelle entre deux amies d’enfance, il nous semblerait évident de croire qu’une certaine lourdeur dramaturgique nous attend dans le détour, mais Deraspe utilise de brillants ressorts humoristiques et caustiques pour s’amuser à désamorcer et relancer chacune de ces joutes oratoires. Que ce soit lorsque Lou offre un énième verre de vin à Aude parce que «de toute façon, ton enfant est déjà brisé», on ne peut pas s’empêcher de s’esclaffer, car jamais cet humour noir n’est plaqué dans la pièce et c’est principalement, car elle parvient – avec l’aide des deux comédiennes qui campent avec nuance leurs personnages – à faire vivre cette amitié, une amitié vraie et sans tabous (ou si peu).

Parvenant à dépasser habilement le lieu commun de «l’homme qui jouit et de la femme qui lave» Gamètes est une pièce sur cette réalité bien précise qu’est celle de l’avortement, mais aussi sur les paradoxes des discours qui nous habitent. Une des phrases qu’Aude lance à Lou, alors que cette dernière tente de la convaincre d’avorter, recèle l’essence même de la pièce: «Tu serais la première à condamner ton discours s’il ne venait pas de toi.» Dans une société où on ne peut être sans opinion ni discours, on oublie trop souvent la nuance dans la rhétorique, dans le débat d’idées, se noyant dans notre condition contemporaine du je commente, donc je suis. Deraspe et Les biches pensives nous livrent un spectacle qui, malgré le contenu de premier ordre, parvient aussi à le transcender pour questionner les paradoxes inhérents d’une époque où nos discours nous définissent.

Jusqu’au 24 mars à la Petite Licorne

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