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Scène

Olivier Kemeid : En banlieue de l’histoire, vraiment?

En 2012, Olivier Kemeid mettait en scène la vie du comédien d’origine ukrainienne Sasha Samar dans Moi, dans les ruines rouges du siècle, une pièce ayant fait le tour du Québec. Depuis, il cherchait un prétexte pour retravailler avec Samar et cette occasion est venue à la lecture d’un classique contemporain de la littérature ukrainienne: Le pingouin, d’Andreï Kourkov. Ainsi naissait Les manchots

Le roman relate l’histoire d’un journaliste vivant avec un pingouin neurasthénique dans un appartement de Kiev. Kemeid a alors imaginé un huis clos sous quatre différentes perspectives, nous plongeant dans quatre chambres d’hôtel à Kiev, Montréal, Oslo et au Caire, au pied d’une grande place où la révolution commencerait à gronder. L’idée dictait ainsi la distribution, et Sasha Samar, Paul Ahmarani, Kevin McCoy et Larissa Corriveau se retrouvaient alors dans le projet. «Je pose la question suivante: Qu’est-ce que vous feriez si vous étiez dans un hôtel au Caire et que subitement, la guerre apparaissait et la révolution se mettait au pied de votre hôtel, avec chars d’assaut et tirs de mitraillettes? Qu’est-ce que vous feriez? Si ce n’est sans doute que de se mettre à plat ventre et attendre que ça passe.»

Si l’idée fut présentée ainsi au Théâtre de Quat’Sous et aux acteurs, elle a beaucoup évolué pendant le travail avec les comédiens, à tel point qu’on a évacué les quatre villes et que tous se retrouvent dans un même hôtel d’une cité anonyme, pris au piège par l’histoire. «Un est là pour se venger, un est là pour témoigner et un est là pour chercher son fils. Ils seront rattrapés par la marche du monde. Au moment où ils s’y rendent, on sent qu’il y a des manifestations et des émeutes dans ce pays que je ne nomme pas, et ça bascule. Il y a une sorte de guerre civile, de révolution, qui se produit et eux restent cantonnés dans leur chambre, protégés par le double vitrage des tremblements du monde. Et apparaîtra une femme qui leur rappellera un peu malgré eux qu’on ne peut pas fuir l’histoire en marche.»

Crédit photo : A. Bordeleau
Crédit photo : A. Bordeleau

Si on semble s’éloigner du roman de Kourkov, le titre de la pièce demeure Les manchots, car pour Kemeid, il y a là une signification forte qui dicte le spectacle. «Cette idée d’être figé, d’avoir les deux bras figés devant ce monde qui bascule et de ne pas pouvoir saisir ni le temps ni le pays. Cette impossibilité d’étreindre la nation, cette nation qui nous échappe.» Là se retrouvent deux thèmes qui s’entrechoquent souvent dans l’œuvre de Kemeid, que ce soit par la dramaturgie ou par la scénographie: l’immobilisme et le mouvement.

Que ce soit dans ses réécritures de Shakespeare (Five Kings, 2015) ou de Virgile (L’Énéide, 2007), l’homme de théâtre se retrouve toujours dans des productions de grande envergure, où la scène s’éclate de mille et une façons. Cette idée d’encloîtrer trois de ses personnages dans les chambres d’un même hôtel l’aventure donc dans une nouvelle recherche formelle. «Dans la forme théâtrale, il y a quelque chose de très nouveau pour moi, car je pense que c’est mon premier huis clos, ce qui est très étouffant parce que c’est toujours épique mes affaires – des odyssées, des voyages pas possibles. Alors l’idée de se confiner volontairement dans une chambre, parce que c’est ça le cœur du projet, c’est très vertigineux, très excitant, très nouveau.»

Dans ce projet typiquement kemeidien juxtaposant l’individualité et la grande histoire, cette révolution en marche que ces manchots apercevront par la fenêtre est un peu celle que nous regardons chaque soir sur notre téléviseur. Le metteur en scène désire interroger notre impuissance ou encore notre volonté d’y aller, d’en faire plus. Là est bien l’essence de son travail; montrer qu’on est de cette marche du monde. «Cette idée d’arrêter de croire qu’on est en banlieue de l’histoire, qui est au cœur de ma démarche, et mettre des acteurs québécois au centre du monde, faisant partie de cette marche, c’est au cœur des Manchots. Parce que cette place-là, cette grande place, elle est au cœur de la cité, une cité qui pourrait toujours être Montréal.»

À la fois huis clos et révolution en marche, tant catalysée par un pingouin neurasthénique d’un écrivain ukrainien que par le désir de retrouver Sasha Samar sur scène, Les manchots d’Olivier Kemeid poursuit l’idée de mettre le théâtre au centre de la cité.

Les manchots
Texte et mise en scène: Olivier Kemeid
Avec: Paul Ahmarani, Larissa Corriveau, Kevin McCoy et Sasha Samar
Au Théâtre de Quat’Sous, du 14 mars au 1er avril 2017

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