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Scène

Hamlet_Director’s Cut : Enquête sur le doute

Après s’être attaqués à Camus avec Caligula_Remix en 2010, ainsi qu’à Molière avec Dom Juan_uncensored en 2012, Marc Beaupré et sa compagnie Terre des hommes semblent se promener à rebours en plein cœur des classiques théâtraux, alors qu’ils nous présenteront à La Chapelle leur relecture d’un Shakespeare avec Hamlet_Director’s Cut.

Si le Caligula interprété par Emmanuel Schwartz dirigeait une tablée de personnages tel un chef d’orchestre se jouant de la partition théâtrale qu’était le texte de Camus, alors que le Dom Juan de David Giguère était, lui, un DJ qui interpellait ses comparses sur Twitter, à quoi pouvons-nous nous attendre du duo formé par Marc Beaupré et François Blouin lorsqu’il abordera l’un des personnages les plus syncopés du théâtre classique? Cet alliage numérique qui tend vers la déconstruction de textes du répertoire semble devenir peu à peu la marque de commerce du metteur en scène et de son acolyte. «L’idée avec Terre des hommes, c’est de faire ce que j’appelle du postmodernisme. Je déteste le mot, mais c’est la meilleure façon de dire fond classique/forme moderne et de trouver un dialogue entre les deux.»

Cette pièce devait voir le jour en 2015 alors qu’elle était programmée au printemps à l’Usine C, mais faute de subvention, le duo a dû annuler les représentions, n’étant pas en mesure de livrer ce qu’il avait clairement en tête. Il va sans dire qu’Hamlet_Director’s Cut était, et est toujours, un projet ambitieux. En quelques années, le projet a évolué, la technologie aussi, et c’est une tout autre pièce qui sera présentée à La Chapelle ce printemps.

C’est quand François Blouin a embarqué clairement dans le projet comme co-metteur en scène que la décision fut prise qu’Hamlet serait un solo – interprété par Marc Beaupré –, malgré ses quatre actes et sa vingtaine de personnages. «En prenant la scène, il y a d’abord le plaisir et l’envie de jouer un personnage comme Hamlet. Mais d’un coup, les doutes du metteur en scène d’Hamlet deviennent peut-être ceux du créateur, qui lui-même s’est mis en scène.»

Le doute, voilà un peu la clé de voûte du spectacle qui va bien au-delà du «To be or not to be, that is the question». Hamlet est une pièce d’incertitudes, où le personnage, visité par le fantôme de son père, apprend l’assassinat de ce dernier par son oncle ayant justement ravi le trône et la reine qui venait avec. Tout au long de la pièce de Shakespeare, on peut se demander si Hamlet est fou ou s’il est le seul porteur de la vérité. «Pour moi, Hamlet est la première figure dans la modernité du doute, le personnage qui tout d’un coup est caractérisé dans son action par le doute. C’est quelque chose de difficile à mettre en scène et c’est un défi que François et moi on avait envie de relever.» Et là se trouve l’une des pistes de lecture fascinantes d’Hamlet, car c’est une pièce qui a recours au théâtre comme mécanisme de dévoilement, Hamlet mettant lui-même en scène une pièce pour confronter son oncle et sa mère.

Travaillant avec comme matière première la récente traduction de Jean-Marc Dalpé du texte de Shakespeare, ils se sont plongés dans les différentes versions de ce texte et ont alors réalisé à quel point le doute n’est pas qu’inhérent à la pièce, mais englobe aussi nos propres interprétations de cette dernière. Car à travers les siècles, les certitudes face à ce qui s’y déroule se sont effritées, tellement les traductions et les versions tergiversaient quant à l’action même qui y prend place. Ce questionnement les a amenés à la rencontre de l’œuvre du psychanalyste Pierre Bayard, bien connu pour ses essais littéraires, qui a signé en 2002 Enquête sur Hamlet, dans lequel il tentait de cerner la vérité autour de cette intrigue on ne peut plus nébuleuse.

C’est très précisément pour camper ces incertitudes que le recours au numérique semblait inévitable pour Blouin. «L’idée de prendre des images qui sont virtuelles, qui n’existent pas, qui ne sont qu’illusions, et de les mélanger avec un comédien réel sur scène, nous permet de mettre en place dans un même moment ce qui a de plus faux et de plus vrai. […] Un spectacle devient un peu l’interprétation qu’un spectateur en fait, dans le cas d’Hamlet, c’est intéressant parce qu’Hamlet lui-même, on le place dans une situation de spectateur par rapport aux propres images qu’il crée à l’écran. On le voit regarder ses propres images, ses pensées, il dialogue lui-même avec ses pensées qui sont projetées devant lui.»

François Blouin s’est toujours intéressé à l’art de la scène, mais surtout à la présence sur scène. Et s’il doit son arrivée dans le milieu à son vieil ami du secondaire qu’est Marc Beaupré, il se retrouve maintenant sur un terrain de jeu où il peut pousser ses réflexions sur scène. «On a beaucoup travaillé le mouvement, l’aspect de la gestuelle et la présence d’Hamlet sur scène. C’est avec son corps qu’il tente de rejouer le meurtre de son père, qu’il essaie de comprendre comment son père est mort. Hamlet est un personnage dans le doute, dans la réflexion, c’est un personnage très névrosé, mais en fait, on l’incarne beaucoup dans le corps et c’est son mouvement qui devient réflexion.»

Les pièges de l’intégration multimédia sont nombreux, et Marc Beaupré et son comparse en sont conscients. «J’ai vraiment l’impression que les gens vont se retrouver devant ce spectacle-là et qu’ils vont avoir l’impression que le procédé est très simple et facile, alors qu’on travaille en amont comme des fous. On aspire à un spectacle qui, dans sa finalité, n’aura pas cette lourdeur qui incombe au numérique.»

Avec Hamlet­_Director’s Cut, ils poursuivent cette idée de départ qu’était l’intégration d’un langage cinématographique au cœur d’un texte classique dans l’optique d’en sortir l’essence même du doute. Si cette quête les a amenés de Jean-Marc Dalpé à Pierre Bayard pour tenter de cerner l’incertitude englobant cette pièce, c’est dans le mariage habile et nécessaire d’un fond et d’une forme que des siècles séparent qu’ils semblent puiser le plaisir réel de faire vivre le théâtre, encore et toujours.

Hamlet_Director’s Cut
Du 3 au 14 avril à La Chapelle
Texte: William Shakespeare
Traduction: Jean-Marc Dalpé
Adaptation et mise en scène: Marc Beaupré et François Blouin
Interprétation: Marc Beaupré

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