Des arbres à abattre: lente agonie
Scène

Des arbres à abattre: lente agonie

Des comédiens intensément investis de leur personnage, brûlants de vérité, un dispositif scénique d’avant-garde et une thématique pertinente…. De bonnes qualités qui se déprécient sous d’interminables soupirs. Quel dommage.

Ce n’est pas une critique, mais un fait. Nos spectacles, ceux de la saison régulière, sont tous assez semblables dans la forme, les décors. Tous instruits à la même école, ou presque, nos scénographes (triés sur le volet, s’il vous plait) nous ont habitués à une signature distinctive. Le look Québec. C’est loin d’être une mauvaise chose, sauf que le Carrefour nous ouvre à un nouveau monde. Une façon de faire, de créer qui tranche avec ce que nous sommes habitués de voir ici. En ce sens, Des arbres à abattre de Krystian Lupa s’avère à la hauteur de ce que les journalistes français nous ont pondu à Avignon, ces critiques élogieuses qui ont catapulté nos attentes au plafond.

Résumons-le d’emblée : la pièce de la troupe polonaise déçoit. Plus près de la réflexion à voix haute que du divertissement, le texte redondant de l’Autrichien Thomas Bernhard aborde les ambitions perdues et sonde l’âme de ces artistes torturés par leurs échecs. Des êtres pâtis de déception, bien qu’empêtrés dans leur narcissisme pour survivre à leur propre reflet dans le miroir, que les membres de la distribution personnifient avec extrême justesse. De (très) grands acteurs qui, malgré la complexité de leur partition, cette histoire de suicide qui vient assombrir un dîner artistique», ne brillent pas autant qu’ils ne le devraient. La mise en scène, de Lupa elle aussi, axe sur les silences et les murmures, des temps de pause qui peuvent durer trois ou quatre minutes entre chaque réplique. C’est long, c’est lourd, entrecoupé de mesures boiteuses sur un piano dissonant, du crépitement (white noise) émis par les micros ou les caisses de son. On pourrait entendre une mouche voler! Si bien que les gens sont sortis par dizaine pendant la première partie et qu’ils ont été nombreux à ne pas revenir après l’entracte. C’était tellement flagrant, symptomatique de la lenteur (oui, encore ce mot) du spectacle, qu’omettre de le mentionner dans pareil texte aurait été malhonnête.

L’ennui incarné par ces personnages qui chuchotent et s’emmerdent les uns avec les autres y est certainement pour quelque chose. Comment ne pas se faire contaminer par leur gestuelle nonchalante? Ce désintérêt qu’ils éprouvent les uns par rapport aux autres, ne s’écoutant jamais vraiment, ne se regardant pas bien souvent? 

(Crédit: Natalia Kabanow)
(Crédit: Natalia Kabanow)

La soporifique pièce soulève toutefois des enjeux qui la dépasse. À l’instar du NoShow d’Alexandre Fecteau, mais dans un registre infiniment plus dramatique, Des arbres à abattre met en lumière la précarité financière des femmes et hommes de théâtre. Thomas Bernhard (porté à la scène par le vibrant Piotr Skiba) va même plus loin en évoquant les compromis (comme la réorientation vers l’enseignement) que certains sont prêts à faire pour vivre de leur art. Il étale aussi la haine qu’il porte à sa ville et ses collègues. Des «morts-vivants de l’art», comme il les appelle, de tristes éclopés qui ont vu leurs rêves pâlir sous le poids des années dans cette industrie où beaucoup sont appelés, peu sont élus. On rit jaune devant l’acteur du Théâtre National (positivement détestable Jan Frycz) qui ne cesse de parler de son Ekdal dans Le Canard sauvage d’Ibsen, radotages tout de même rigolos, et de se péter les bretelles devant les autres invités de ce souper. Peu à peu, à force de fatigue et de gorgées d’alcool, les masques tomberont et cette auteure mégalomane (parfaite Ewa Skibinska) cassera la glace avec les plus cinglantes moqueries. Un moment fort.

Au final, on reste marqué par les bonnes idées de Lupa (l’apparition du spectre de Joanna dans un écran de fumée, notamment) et le propos véhiculés par ces tristes personnages qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Ces artistes qui ont perdu leur bohème et qui se sont embourgeoisés pour échapper à la pauvreté. C’est dur, cruel même, mais c’est souvent vrai.

Les 2 et 3 juin au Théâtre Jean-Duceppe
(Dans le cadre du FTA)

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