Monument 0 au FTA: Guerres didactiques
Scène

Monument 0 au FTA: Guerres didactiques

Comment le corps peut-il se rappeler la guerre? Comment le mouvement peut-il réécrire l’histoire? Avec Monument 0: Hanté par la guerre (1913-2013), la chorégraphe hongroise Eszter Salamon amorce un cycle de réécriture historique par la danse, débutant ici avec une enquête ethnographique et anthropologique des danses et des chants de guerres de peuples aborigènes victimes des conquêtes coloniales au courant du dernier siècle. D’une certaine façon, Salamon nous offre ici son propre manuel d’histoire.

L’ouverture s’avoisine plutôt à un chant funèbre. De la pénombre, le chant s’élève et la faible lumière laisse deviner la scène jonchée de corps. Est-ce le sommeil du combattant avant l’attaque, ou encore l’éternel repos du guerrier? Tour à tour, les six danseurs défilent sur scène pour de courts solos, chacun arborant des habits squelettiques. Les danses ici sont beaucoup plus tribales que triviales. Elles donnent dans la provocation, parfois dans le burlesque. Elles sont sexuées et rythmées, on y convoque violence et goût du sang.

Des solos on passera au duo, puis au trio, ainsi de suite jusqu’à ce que la troupe entière s’y retrouve. De plus en plus nombreux sur scène, les effets deviennent plus efficaces, le claquement des corps étant le seul rythme sur lequel ils bougent. Le corps est presque toujours crispé, tendu, en mouvement et face au public. Ils sont deux, ils sont six, ils sont légion et attaquent la foule de leur réquisitoire guerrier, allant puiser une certaine bestialité tant dans le mouvement que dans les sons qui encadrent chaque déplacement. La respiration, elle, dicte la montée en puissance de l’effort et du désir de vaincre. Toujours maquillé, parfois masqué, le corps se dissocie souvent de la tête. Les danseurs parviennent à masquer l’effort de grimaces provocantes, créant ainsi un inquiétant affront.

photo Ursula Kaufmann
photo Ursula Kaufmann

Si la performance est quasi vierge de toute musique, l’éclairage prend toute la place. Il englobe et sépare chacune des prestations dans une lumière feutrée, donnant beaucoup de grains aux images créees, rappelant de vieilles photos d’époque. C’est l’éclairage aussi qui dicte chaque début et chaque fin, n’ayant pas peur de couper une performance en plein apogée pour passer à la suivante. Si le procédé se veut rythmique, il en devient rapidement lassant, transformant le spectacle en une succession de vignettes chorégraphiées, partant presque toutes du fond de la scène pour toiser le public en l’approchant.

L’idée d’Eszter Salamon est brillante et ô combien de son époque. En plein coeur des débats quant à l’appropriation culturelle, la chorégraphe désire ici plutôt parler d’apprentissage culturel. C’est en connaissant simplement les différentes cultures, sans s’y immerger complètement, qu’on garde l’autre à distance. Si le spectacle ne laisse pas indifférent et que les débats culturels et coloniaux y sont vifs, la proposition semble pourtant rester campée dans son intellectualité, sans jamais parvenir à l’expliciter sur scène.

Rapidement, la mécanique s’installe, une mécanique redondante qui ne se renouvellera pas avant les dix dernières minutes de la représentation. La succession de vignettes que Salamon propose finit par s’encarcaner dans une proposition didactique et scolaire de l’autre, plutôt que de réellement parvenir à le faire dialoguer entre elles et avec le public. Plus le spectacle tire à sa fin, plus, un à un, les danseurs troqueront leurs habits tribaux pour des habits de ville, créant l’un des (trop) rares ponts entre hier et aujourd’hui.

photo Ursula Kaufmann
photo Ursula Kaufmann

Pour clore le spectacle, les danseurs placent sur scène plusieurs dizaines de pancartes datées, relatant les guerres finies, ainsi que celles encore en cours, du siècle dans lequel nous marchons. Aussi pédagogique l’exercice soit-il, il confronte le public à sa propre ignorance ou à son aveuglément volontaire des conflits dont il est, d’une façon ou d’une autre, intimement lié. L’image, bien qu’appuyée, aurait pu être un bon tableau de clôture, mais pourtant, deux danseurs reviennent sur scène, dont l’un déguisé en bourgeois occidental – ici interprété par un Afro-Américain –, pour danser au rythme de l’autre, tout en détruisant le cimetière des guerres tout juste créé. Si le public n’avait alors pas encore compris, voilà qu’on lui enfonce un peu plus dans la gorge, pendant une dizaine de minutes qui s’avèrent de trop.

Ce qui est étrange, c’est que même si le spectacle ne colle pas, les performances des danseurs sont pour tout dire incroyables. Le spectacle vaut le déplacement que pour voir le danseur Corey Scott-Gilbert occuper une scène. Pris par le mouvement, il est dans un abandon chorégraphique comme on en a rarement vu. Boglárka Börcsök dansant et chantant est aussi, a elle seule, une révélation. De corps comme de voix, elle parvient à enrober chacun des tableaux dans lesquels elle est présente.

Si Eszter Salamon voulait faire de Monument 0 un antimonument historique à la mémoire de ce qu’on ignore plutôt que ce qu’on enseigne, elle ne prêche pas tant par didactisme, mais plutôt par manque de cohérence scénographique. Les chorégraphies se succèdent, mais se parlent si peu. La mécanique alourdit rapidement le propos et, trop vite entré dans cette proposition, le spectateur comprend les rouages de ce qu’on lui propose. Le tout alourdit un court spectacle qui paraît long, un peu comme si la chorégraphe, sachant qu’elle marchait sur des oeufs, avait trop voulu perfectionner le mouvement jusqu’à oublier de le faire parler.

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Un spectacle de Eszter Salamon, dramaturgie de Eszter Salamon et Ana Vujanović, interprétation de Boglárka Börcsök, João Martins, Yvon Nana-Kouala, Luis Rodriguez, Corey Scott-Gilbert et Sara Tan, lumières de Sylvie Garot, son de Wilfrid Haberey, costumes Vava Dudu. À l’Usine C jusqu’au 31 mai 2017.