Le jardin de Marie Chouinard
Scène

Le jardin de Marie Chouinard

Marie Chouinard revient de Saint-Jean-Port-Joli où elle a passé une semaine à contempler le fleuve. Une semaine pour se «laver le cerveau» en regardant un orage alors qu’il fait beau à l’horizon. Celle qui n’a jamais eu l’angoisse de la création est emballée à l’idée de présenter ses deux nouvelles pièces à Montréal, en ouverture de la 20e saison de Danse Danse.

Il y a 20 ans, Marie Chouinard faisait déjà partie de la première programmation d’un diffuseur qui deviendrait déterminant pour la danse contemporaine au Québec. Pour cet anniversaire, ses directeurs artistiques, Pierre Des Marais et Caroline Ohrt, lui ont accordé la première place. La compagnie reprendra la pièce de répertoire Le cri du monde et présentera ses plus récentes réalisations: Soft virtuosity, still humid, on the edge et Jérôme Bosch: le jardin des délices.

Cela fait plus de 40 ans qu’elle exerce le métier de chorégraphe, de manière intuitive et prolifique. La passion qui la transcende est toujours aussi percutante quand on fait sa rencontre. «J’adore encore l’art, la nature, l’amour…» Ses yeux pétillent, son corps sourit, son esprit s’évade dans l’émotion que génère l’idée de la création. «C’est comme si mes bras étaient plus longs, ma pensée plus longue, mon intelligence mathématique plus forte, mes viscères plus à l’écoute. Une bête encore pire! Je sais encore mieux comment diriger les danseurs. Il y a un plaisir… c’est fou!» La chorégraphe a d’ailleurs toujours pensé que son parcours serait similaire à celui des peintres: «Très souvent, c’est après 60 ans qu’ils réalisent les œuvres qui ont le plus de vitalité, de jeunesse, de férocité et de pulsion vitale. J’ai toujours ressenti que je serai comme ça et c’est vrai! Plus ça va, plus j’ai un pouvoir de créer, plus je suis capable de créer beaucoup de pièces.»

«J’aurais bien aimé rencontrer Bosch!»

Pour celle qui habituellement n’aime pas la contrainte, Bosch aura été une heureuse exception. Marie Chouinard a accepté d’emblée la demande de la Fondation Jheronimus Bosch, basée aux Pays-Bas, d’honorer le 500e anniversaire de la mort du célèbre peintre. Le jardin des délices s’imposera rapidement comme point de départ pour la créatrice, tout comme l’intuition de faire une pièce en trois actes. C’est un «immense roman sur l’humanité». C’est principalement pour cette raison qu’elle a arrêté son choix sur ce triptyque emblématique de Bosch. Là où certains voient l’enfer, la chorégraphe comprend plutôt la réalité du monde, «des gens qui sont dans la vie de tous les jours». Là où d’autres dénoncent le péché, elle y décèle «le summum de l’innocence». «Les personnages sont tous purs; ils partagent un gros fruit ensemble, tout le monde est content. Tout est mélangé, tout est possible, tout est beau et célébrant. C’est magnifique!» Le fait d’avoir passé de nombreuses heures en studio à scruter la position de chaque personnage et de créer des points de repère pour cette pièce aura nourri son admiration pour l’artiste: «En tout cas, j’aurais bien aimé rencontrer Bosch! Je l’adore!»

La peinture et la chorégraphe. L’art et la créatrice. L’émotion que lui procuraient certaines œuvres, avant d’amorcer ce parcours qui l’a rendu célèbre, aura peut-être été sa genèse. «Quand ce sont des chefs-d’œuvre, ils me donnent des chocs physiques. Ce sont des rencontres, car tu es vraiment en rapport avec l’auteur, avec son esprit, avec sa poétique, sa façon d’aimer (…). Ça m’a toujours fait ça. C’est le début de moi comme auteure et créateur. C’est moi à l’adolescence. De réaliser que j’avais de tels chocs devant des œuvres picturales, c’était ça le mystère pour moi. Comment ça se fait que cette œuvre-là me bouleverse? Pourquoi je me mets à pleurer devant tel tableau? Ce questionnement était si fort que pour mieux comprendre, je suis devenue un créateur.»

Danser son visage

À cette époque, Marie Chouinard commençait à suivre des cours de ballet classique. Elle a ainsi forgé sa conscience du corps et une nouvelle façon de l’observer. «Je remarquais 10 fois plus les mouvements quotidiens de tout le monde et particulièrement la démarche. Quand quelqu’un marche, dans sa façon de tenir le dos, l’amplitude de l’enjambée, la manière de déposer le pied, le mouvement dans le cou, c’est comme si la personne offrait un scan de sa vie, de son être, de son âme. Les gens ne se rendent pas compte à quel point ils sont lisibles à travers leur démarche. C’est fou! Chacun a sa démarche. C’est comme le visage: personne n’a une démarche comme une autre parce que chacun a son histoire, sa relation au monde, sa façon d’être au monde. Les gens pensent que leur visage est celui qu’ils ont eu à la naissance, mais non, pas du tout! La façon dont tu tiens tes sourcils, un p’tit coin de bouche qui est relevé ou pas; tout dans ton visage, tu le construis. Tu as une base physique, mais ce n’est rien à côté de ce que tu fais de ton visage. Et j’aime observer, regarder comment quelqu’un porte son visage.»

La chorégraphe a fait de cette curiosité pour le corps et le mouvement les bases de la pièce Soft virtuosity, still humid, on the edge. «Au début, c’est plutôt des torsions vers l’étonnement, la surprise, l’horreur. Plus ça va, plus ils s’en vont vers des moments extatiques. C’est très subtil et peut-être que personne ne le remarque…» Les interprètes danseront aussi leur visage: «Ils construisent un visage à partir d’un mouvement intérieur, dans les viscères, dans la respiration, dans le cœur, dans la gorge. À partir d’un mouvement intérieur, ils transforment leur visage.»

La Place des Arts les accueillera à la fin septembre. Le public y est convié, non pas pour observer les pièces qui y seront présentées, mais plutôt pour se laisser imprégner par l’expérience qu’elles lui feront vivre. Tel le moment sacré où s’ouvre un triptyque ou celui où l’on pose les premiers pas à l’entrée d’une cathédrale ou d’une église: «L’espace lui-même change ta respiration, ta manière de tenir ta tête. On est transformé. Alors j’espère qu’on ne vient pas juste voir les pièces, mais que ça devient une expérience. C’est une expérience.»

Le cri du monde et Soft virtuosity, still humid, on the edge
Les 26 et 27 septembre au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts

Jérôme Bosch: le jardin des délices
Les 28, 29 et 30 septembre au Théâtre Maisonneuve de la Place des Arts