Bashir Lazhar: Lumière sur une oeuvre essentielle
Scène

Bashir Lazhar: Lumière sur une oeuvre essentielle

Pièce québécoise majeure des années 2000, sur laquelle l’actualité récente permet de jeter un regard renouvelé, Bashir Lazhar renaît au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Le méconnu Rabah Aït Ouyahia, dans un jeu franc, précis et sensible, en dévoile toutes les couches de sens.

Après la création modeste mais inspirée de 2007 (par Daniel Brière) puis le film qui a bien failli remporter un Oscar (réalisé par Philippe Falardeau), cette production du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui dessine de nouveaux contours, sobres et sophistiqués, à ce monologue humaniste dépeignant un immigrant algérien en plein choc culturel.

Se mettant profondément au service de l’écriture, le metteur en scène Sylvain Bélanger achève de hisser Bashir Lazhar au rang des textes dramatiques québécois les plus importants des deux dernières décennies. Refusant toute actualisation qui aurait fait de Bashir un réfugié en haillons arrivé par la frontière de St-Bernard-de-Lacolle, sa mise en scène est intemporelle et feutrée, presque toute concentrée sur l’acteur. Et quel acteur!

Vu au cinéma ces dernières années mais surtout connu comme rappeur, Rabah Aït Ouyahia n’a pas d’expérience de scène mais n’en laisse rien voir. Précision du verbe et assurance du geste: voilà un acteur de haut niveau qui ne sombre jamais dans l’excès émotif. Et pourtant, son jeu tout en retenue se décline en variations subtiles, aptes à traduire la vaste palette de sentiments traversés par cet immigrant qui tente de se faire une place comme enseignant dans une école primaire montréalaise.

Sa douce et bienveillante présence, doublée d’un oeil toujours vif, fait honneur à ce personnage grandiose, habillé de dignité et de pugnacité.

Photo Valérie Remise
Photo Valérie Remise

Un texte qui vieillit bellement

Bashir, on le sait, est un personnage résilient dont le parcours force l’admiration. Mais l’intelligence de ce texte d’Evelyne de la Chenelière est de révéler plutôt à travers sa parole l’histoire de celui qui lui fait face; l’histoire d’une société qui ne sait pas l’accueillir et qui, sans même s’en rendre compte, se montre cruellement insensible. En 2017, alors que le débat public commence à dénoncer un racisme systémique québécois, la pièce nous paraît plus percutante et plus clairvoyante qu’il y a dix ans.

Délicate mais perspicace, la plume d’Evelyne de la Chenelière détaille ce racisme ordinaire en proposant simplement d’en observer les manifestations normalisées, omniprésentes, quotidiennes. Dans une école où son enseignement classique n’est pas bien reçu et où sa présence finit par déranger, Bashir se heurte à un système trop rigide, mais il se heurte aussi à de désolantes limites humaines: la peur du changement, le manque d’écoute, l’impossibilité du dialogue.

Quand il tentera de soigner les blessures causées par le suicide de l’ex-enseignante de sa classe, il soulèvera quelques tabous de sa société d’accueil, y découvrant une violence insoupçonnée.

Un spectacle lumineux

En laissant toute la place au jeu et en imaginant un espace épuré, intelligemment éclairé par Cédric Delorme-Bouchard, ce spectacle montre plus que jamais le caractère universel de l’oeuvre d’Evelyne de la Chenelière et lui donne une belle ampleur, faisant résonner chaque mot avec une certaine hauteur. Et ce, tout en demeurant intimiste, tissé d’une simplicité qui va droit au but.

La lumière, insistons sur ce point, fait apparaître la psyché du personnage de manière très éloquente. Balayée d’un mince filet blanc ou d’une lumière chaude et abondante, la scène devient l’espace mental de ce personnage vivant tour à tour les épreuves de l’immigration et les joies de l’enseignement. Un ballet de lumières texturées qui revêtent une profonde signification.

Jusqu’au 14 octobre au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui