Froid : L'appel de la race
Scène

Froid : L’appel de la race

Trois jeunes Suédois boivent des bières en canette, discutent de leur amour de la race suédoise, crient «White Power» et terrorisent un étudiant d’origine coréenne. Cartographie percutante et sensible de la montée de la violence, Froid, de Lars Norèn, nous arrive dans la mise en scène alerte et explosive d’Olivier Lépine.

Décortiquer les mécanismes de la haine et de la violence: voilà l’un des grands projets dramaturgiques que poursuit Lars Norèn, sûrement le plus célèbre auteur dramatique contemporain suédois.

Il le faisait déjà, dans une tonalité intimiste et dans une étonnante langue hachurée, dans Guerre, sa tragédie familiale écrite au début des années 2000, ou dans Démons, décortication cruelle des vicissitudes du couple, et encore dans Catégorie 3.1, où son regard se posait sur une galerie de marginaux et de désoeuvrés. Depuis Le 20 novembre, monologue révolté d’un «loup solitaire» qui a ouvert le feu sur ses collègues de classe en 2006, Norèn s’intéresse plus précisément à la figure du jeune radicalisé et aux cause de sa colère – qu’elles soient sociales ou psychologiques.

Froid, en questionnant la montée de la xénophobie chez un trio de jeunes amis, et en mettant en scène les manifestations violentes d’un nationalisme identitaire de droite, joue sur ce même terrain. Crûment, Norèn expose le racisme ordinaire d’une jeunesse en quête d’affirmation, l’ancrant dans un contexte social précis mais s’intéressant de très près aux causes intimes: Keith (David Bouchard), Ismaël (Dayne Simard) et Anders (Ariane Bellavance-Fafard) sont tous trois des écorchés, arrivés à la violence après avoir expérimenté un rapport complexe avec leur père et après un parcours scolaire ardu.

Pulsion de violence

Photo Cath Langlois
Photo Cath Langlois

Chez Norèn, toutefois, cette psychologie ne s’impose pas à l’avant-plan, l’auteur ne considérant jamais la violence comme une simple tare de l’individu qui la porte. Ayant bien compris cette dimension de l’écriture, le metteur en scène Olivier Lépine se concentre, avec ses trois alertes acteurs, à montrer la pulsion universelle de violence qui happe ces jeunes gens, à raconter leur désir de tuer en exposant surtout leur recherche d’adrénaline et de sensations fortes. Le spectacle évite ainsi tout sentimentalisme psychologique, nous empêchant de s’attrister trop longuement du passé trouble des protagonistes pour observer plutôt ce qui les habite dans le moment présent et ce qui les pousse véritablement à l’action: une force indicible et irrationnelle de destruction, un désir d’atteindre le plus-grand-que-soi, une recherche de l’extrême pour se sentir un peu vivant.

Le jeu des comédiens, vif, à fleur de peau et hautement émotif, explore avec beaucoup de profondeur et avec un certain réalisme ce thrill qui habite les jeunes, exposant la sensation de brûlure vive que leur procure la violence. Du même coup, le spectacle raconte le contrecoup de ces flirts avec l’extrême. Dans le jeu musclé mais nuancé de David Bouchard, en particulier, se voit le regret furtivement ressenti après chaque geste radical. Comme une drogue, la haine lui fait atteindre le ciel mais s’accompagne toujours d’une chute.

Proche des états-limite de la violence, l’incarnation est aussi chargée d’un érotisme par moments très puissant. Voilà une autre intelligence de la direction d’acteur d’Olivier Lépine, qui utilise l’ambiguïté sexuelle pour raconter encore mieux l’extase recherchée par ces jeunes gens. En faisant jouer Anders, un rôle de jeune homme dans le texte original, par une comédienne dont l’interprétation est autant tissée d’agressivité que de séduction charnelle, la compagnie La brute qui pleure enrichit considérablement les personnages, les plaçant dans un étrange ballet entre la violence et le sexe. Cette énergie érotique contamine aussi les hommes, faisant planer autour d’eux un subtil homoérotisme. Malgré l’homophobie de leur discours, le spectacle s’amuse à montrer que la quête de pouvoir recherchée par ces jeunes radicaux passe par une masculinité stéréotypée et tonitruante qui se rapproche, consciemment ou non, des codes homoérotiques. Un paradoxe saisissant.

Quelques anicroches

Photo Cath Langlois
Photo Cath Langlois

La question de l’homosexualité, toutefois, semble occuper davantage cette mise en scène que celle de la race. Voilà qui nous apparaît comme un dérangeant détournement de sens. Quand apparaît Carl (Olivier Arteau-Gauthier), un étudiant coréen que le trio va torturer en augmentant sans cesse la charge violente, c’est aussi à une attaque en règle contre son homosexualité que l’on assiste. Mais le spectacle nous paraît insister trop fort là-dessus, ce qui ne correspond pas au texte de Norèn, plus fermement orienté vers l’enjeu de la xénophobie.

Le comédien Olivier Arteau-Gauthier, d’ailleurs, n’est pas d’origine asiatique. Peut-on vraiment accepter ce genre de casting dans une époque où la question du manque de diversité sur nos scènes est constamment discutée? Qui plus est, dans une pièce qui parle précisément de ce problème d’exclusion des personnes racisées? Il y a là indéniablement un faux pas.

Plus la violence monte, plus les limites du théâtre se dévoilent. Ayant opté pour une approche minimaliste, sur une scène relativement nue, en mettant surtout le jeu de l’acteur à l’avant-plan, le metteur en scène dispose de peu de moyens spectaculaires pour représenter la violence physique qui compose la dernière partie du spectacle. Suggérant la violence par des coups au sol et par un épandage de peinture blanche qui souille peu à peu l’espace et les corps, le spectacle n’arrive pas nécessairement au degré de choc nécessaire. Cette peinture blanche, toutefois, est un fort symbole. Elle rappelle les traces de sang en salissant les visages, mais elle agit surtout comme un barbouillage blanc sur une société colorée que ces jeunes xénophobes refusent de toutes leurs forces.

Quelques anicroches qui ne réduisent en rien l’intelligence et la portée de ce spectacle percutant, porteur d’une réflexion utile en cette époque de retour du discours haineux.

Jusqu’au 4 novembre au Théâtre Prospero

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