Déterrer les os : femmes ingouvernables
Scène

Déterrer les os : femmes ingouvernables

La première est dramaturge, la seconde, auteure. La rencontre de ces deux femmes combatives au détour d’un hasard a mené Gabrielle Lessard à adapter le premier roman de Fanie Demeule, Déterrer les os. Liées par la création, elles se partagent dorénavant cette narratrice complexe qui foulera les planches du Centre du Théâtre d’Aujourd’hui en avril.

«J’ai réalisé que Fanie et moi, on était fuckées au même niveau», lance Gabrielle Lessard. Et il semble qu’il faille un lien comme celui-là pour se comprendre et s’accompagner dans une telle démarche. «On mentalise beaucoup de choses, ajoute Fanie Demeule. Lorsqu’on est ensemble, ça fait comme une expérience de chimie. On a un vécu aussi: le vécu avec le corps et les troubles de l’image de soi.»

En 2016, Déterrer les os voyait le jour aux éditions Hamac, connaissant un succès considérable. Ce projet de longue haleine s’est écrit en fragments, dans un cadre intime, puis scolaire, avant de donner le roman que l’on connaît. L’histoire est celle de cette femme aux prises avec un trouble alimentaire, qui croit que son corps voudra toujours la «backstaber».

Dans ce récit qui l’a fascinée autant qu’horrifiée, Gabrielle Lessard y a vu l’occasion d’amener une réponse critique. «Je suis dans un milieu où l’image est très importante et j’ai un peu ce désir d’être comme la narratrice, avoue-t-elle. L’anorexie n’est pas un but ni une chose que j’admire chez elle, mais elle a une force et une rigueur qui dégagent une sorte de pureté.» Ce qui est un piège, selon Gabrielle.

Geste de résistance

Dans la mise en scène de soi, il y a l’altération de sa propre histoire. Les lecteurs et les spectateurs ne doivent pas s’y tromper, Déterrer les os n’est pas une autobiographie même si Fanie Demeule a vécu l’anorexie. Elle refuse que cela devienne son identité, comme dans bien des cas où l’humain ne devient que le visage d’une maladie. «C’était le but de ma création, déclare-t-elle. Comment on se distancie de ce qu’on a vécu et comment ce geste devient thérapeutique, dans le sens où le texte devient un corps en soi et autonome. Il n’est plus dépendant de nous, et inversement.» Elle donne ainsi carte blanche à Gabrielle qui réinvestit à son tour cette histoire, créant des points de rupture.

De sa lecture, Gabrielle Lessard comprend les tentatives de l’auteure devenue «sœur» de guérir par l’écriture, mais continue à y voir un prétexte au contrôle. «On continue à s’obstiner. Fanie dit encore que c’est un huis clos avec son corps alors que je dis le contraire. Elle veut être lue, veut contrôler l’image qu’elle projette. Ce n’est pas guérisseur, c’est déplacer le mal. Déplacer l’anorexie à l’écriture. Le roman finit, mais ne finit pas.» Et c’est dans ce dialogue critique que les deux femmes bâtissent leur relation avec ce même désir de mettre en lumière un sujet d’actualité.

Sortir de l’image de l’anorexique

La metteure en scène a choisi de placer ce personnage féminin dans un temps concis, contrairement au roman qui se déroule sur plusieurs années, avec la peur du jour à venir. Sur une scène bifrontale, Charlotte Aubin donnera la réplique à Jérémie Francœur, qui campe l’amoureux, silencieux dans le roman.

Un choix qui a plu à Fanie qui voit en Charlotte le contraire d’une «black swan maigrichonne» et qui dégage une présence scénique très vive. «C’est exactement ce que je voulais qui ressorte de mon personnage sur scène, cette espèce de force, mentionne-t-elle. De sortir l’idée qu’elle est à moitié évaporée de maigreur, à la limite féérique et jolie dans son évanouissement. Là, on a une présence très terre à terre, très incarnée.»

Créer à contre-courant

La rencontre entre Lessard et Demeule est le symbole d’un engagement envers la création féminine. Deux femmes intellectuelles prises entre les mailles d’une époque effrénée qui doivent ancrer leur action dans cet horizon créatif, malgré les peurs. «Il y a énormément d’anxiété chez Fanie, comme chez moi, ne serait-ce qu’à cause de notre incapacité à saisir le monde dans son entièreté, alors qu’on a le désir et les facultés pour le faire», confie Gabrielle Lessard.

Avoir un discours et être en mesure de l’affirmer a amené Fanie Demeule et sa collègue Joyce Baker à théoriser cette figure de femme ingouvernable dans le cadre de leurs doctorats. Cette guerrière qui transgresse et s’affranchit qu’on aspire à voir plus dans le milieu des arts. «Plus il va y avoir de femmes ingouvernables comme on les appelle, plus ça va inviter l’ingouvernabilité chez les artistes, croit Fanie. Ça se construit en communauté. Au fur à mesure qu’il va y avoir des étoiles qui vont s’allumer, on va sentir que, oui, on peut se permettre de faire ça.»

C’est bien de création qu’il s’agit. Créer des œuvres lucides sur le monde, car les artistes sont des anticipateurs selon Gabrielle, et continuer à l’être, malgré les angoisses. «Il y a quelque chose qui me force à continuer, c’est le sentiment d’être à la bonne place et de faire la bonne chose.»

Du 17 avril au 5 mai
Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui

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