Christian Lapointe : Démocratie directe
Scène

Christian Lapointe : Démocratie directe

Les gouvernements échouent systématiquement à la mettre en place: voici donc un homme de théâtre résolu à faire advenir une véritable démocratie populaire. Zoom sur le projet théâtral et citoyen Constituons!, pensé par Christian Lapointe.

La chose se répète à chaque élection, inlassablement. Quand un parti promet d’implanter un mode de scrutin proportionnel et des mécanismes de démocratie directe, on esquisse un rictus de scepticisme. Les structures du pouvoir politique étant ce qu’elles sont, aucun élu n’a le courage de rénover notre démocratie de fond en comble, même si la promesse est sans cesse reconduite. Et si le théâtre était l’espace d’expérimentation privilégié pour essayer? Le metteur en scène Milo Rau a tenté le coup à Berlin dans un spectacle intitulé General Assembly. La compagnie suisse-allemande Rimini Protokoll avait balisé le chemin un peu partout dans le monde avec sa série 100% qui donne la parole à 100 citoyens d’une même ville. Voici maintenant venir Christian Lapointe avec un projet québécois dont les ambitions démocratiques sont encore plus affirmées. Rien d’étonnant de la part d’un homme de théâtre de sa trempe, abonné aux projets démesurés, comme la fois où il a lu Artaud sans interruption pendant près de trois jours au Théâtre La Chapelle.

Le 25 août au Périscope, à Québec, 42 citoyens choisis au hasard pour former un groupe représentatif de la démographie québécoise vont entamer l’exercice politique jamais achevé: rédiger une constitution québécoise. À quelques pas du Parlement où s’agitent les hommes de loi, ils donneront le coup d’envoi d’une longue série d’assemblées constituantes se déroulant dans les théâtres de toutes les régions du Québec, laquelle aboutira en un grand texte constitutionnel mais aussi en un grand spectacle documentaire participatif. Rien de moins.

Une utopie qui devient réalité

Est-ce une lubie d’artiste indépendantiste en mal de ferveur souverainiste? Que nenni! Le Québec n’a pas signé le rapatriement de la constitution canadienne en 1982 et peut légitimement procéder à cet exercice en tant que nation à l’intérieur du Canada, comme l’a d’ailleurs fait la Colombie-Britannique en 1996 pour établir les balises de son pouvoir législatif et exécutif. Christian Lapointe insiste: l’exercice de simulation qu’il propose est réalisé de façon absolument non partisane. Dans de nombreuses entrevues à la radio, on l’a entendu répéter que la constitution servira à discuter de qui nous sommes et de ce que nous voulons pour notre société, et finalement à établir les modalités du vivre-ensemble. Il aimerait, bien sûr, que le texte final puisse être considéré par l’Assemblée nationale. Ce serait l’un des rares textes politiques de cette importance à être rédigé par des citoyens.

Une utopie de démocratie populaire, certes, mais réalisée avec le plus grand sérieux. L’Institut du Nouveau Monde est aux commandes du processus d’assemblées constituantes, en collaboration avec la firme de sondages Léger 360 qui a sélectionné les 42 participants au hasard, respectant la composition démographique du Québec, et leur proposant cette aventure comme un devoir citoyen, à la manière de la participation à un jury. Les discussions s’appuieront entre autres sur des mémoires soumis par la population civile, dans un processus rigoureux. Tapi dans l’ombre, Christian Lapointe va observer et documenter l’expérience, qui s’annonce passionnante.

Le théâtre comme agora

Si le théâtre documentaire est dans l’air du temps, comme en témoigne par exemple le succès de J’aime Hydro, de Christine Beaulieu, c’est qu’il y a une soif de démocratie et de dialogue que nos institutions n’arrivent pas à sustenter. Vaut mieux revenir au bon vieux théâtre, dont le rôle historique a toujours été d’être une agora. C’est précisément ce que veut retrouver Christian Lapointe, loin d’un théâtre prisonnier de ses quatre murs et trop souvent adressé au même public.

«À notre époque et dans le contexte politique hautement toxique où nous nous trouvons, dit-il, le théâtre peut sans doute venir jeter une lumière salvatrice sur les questions essentielles soulevées par les besoins de balises que nécessite toute entreprise de nomination des “règles” du vivre-ensemble. L’enjeu est de reconférer au théâtre sa dimension fondamentale d’agora, c’est-à-dire, au sens grec du terme, de lieu de rassemblement social et politique.»

Artisan d’un théâtre tantôt symboliste et cérébral, tantôt performatif et festif, Lapointe nous fait remarquer qu’il a intégré de plus en plus, ces dernières années, différentes formes de mise en scène de l’assemblée des spectateurs, qu’il se plaît à nommer «l’assistance». C’était particulièrement le cas de sa mise en scène en 2013 de la pièce Outrage au public, un spectacle sans acteurs, énoncé par des voix de synthèse, et dont l’unique support visuel était une projection en miroir des gradins remplis de spectateurs. La pièce documentaire qu’il mettra en scène autour de ce projet de constitution en est une suite directe, se proposant de «documenter le processus constituant pour en faire le rejeu avec la salle chaque soir».

En gros, l’artiste proposera chaque soir au public, par un système de votation, de se prononcer sur les grands enjeux sociétaux et de «refaire en quelque sorte la rédaction de la Constitution du Québec». «Je proposerai aux spectateurs de faire comme s’ils étaient les membres de l’Assemblée constituante qui furent tirés au hasard, ajoute-t-il. Nous observerons ensuite ensemble la différence entre ce que “rédige” la salle chaque soir et ce qui fut réellement rédigé par les membres de l’Assemblée constituante.»

Et comme «toutte est dans toutte», le metteur en scène prépare pour 2018-2019 deux autres mises en scène qui feront écho à ce projet. Pourtant basés sur des fictions pures, Les Phéniciennes d’Euripide, réécrite par le Britannique Martin Crimp, et Les beaux dimanches de Marcel Dubé, tous ces projets «se nourrissent et s’emboîtent». Le reste vous le connaissez par le cinéma, à voir en septembre à l’Espace Go à Montréal et en novembre à Ottawa au Théâtre Français du CNA, «met en relief le choix mince qui nous est donné entre tyrannie ou alternance au pouvoir, et remet en question notre démocratie comme extension à la culture guerrière». Les beaux dimanches, une pièce pas très souvent rejouée et que Lapointe a d’abord créée en tant que professeur invité à l’École nationale de théâtre, «met en scène l’échec du projet de société québécoise».

Gros programme.

L’assemblée d’inauguration approche,
À Québec, les 25 et 26 août.

Pour suivre le projet Constituons!
inm.qc.ca/constituons

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