Emmanuel Schwartz : Athlète de la scène
Scène

Emmanuel Schwartz : Athlète de la scène

On peut voir sa grande stature et entendre sa voix grave sur de nombreuses scènes et à l’écran. Après avoir fait sensation avec son solo d’Alexandre Le Grand au printemps dernier, Emmanuel Schwartz revient dans le rôle de Voltaire. Entretien avec un jeune comédien qui a décidément fait sa place dans le métier.

Voir: Le théâtre, ç’a toujours fait partie de ta vie?

Emmanuel Schwartz: Je suis né là-dedans. C’était ce qui m’intéressait et j’y démontrais des aptitudes. J’ai toujours senti que j’allais faire ça; le cliché de l’enfant qui danse en spectacle devant sa famille, c’est moi. Quand j’ai voulu tenter le football ou n’importe quoi d’autre, l’ordre du monde m’indiquait que c’était pas fait pour moi! C’est aussi cette nécessité qui nous représente, nous, les passionnés: je pourrais pas faire autre chose, mentalement et sûrement pas physiquement. C’est mon lot – un très beau lot, faut dire.

Puis, il y a eu la compagnie Abé Carré Cé Carré, que tu as codirigée avec Wajdi Mouawad…

C’était une chance de découvrir les coulisses de productions importantes, mais qui conservaient la légitimité artistique d’un théâtre de création et de recherche. Une chance de témoigner de ça, de rencontrer Wajdi et d’assister à son processus, et en même temps de comprendre les rouages économiques d’une compagnie. On désapprend et on réapprend tout quand on fait de grandes rencontres comme ça. Ça t’octroie le droit de réfléchir autrement, de rêver à autre chose… J’avais 22 ans quand j’ai rencontré Wajdi, 29 quand j’ai quitté la compagnie; j’étais plus la même personne. Ç’a été une deuxième école.

Écris-tu et composes-tu toujours, en plus du théâtre?

Oui, j’ai encore un projet de roman; plusieurs même. À mesure que la vie avance, on amasse encore plus d’histoires… J’écris surtout du théâtre, pour me reposer, pour le plaisir; pour prendre un break, j’écris une scène.

J’ai aussi un projet de rap électro avec Tomas Furey. À cause de nos métiers respectifs, on est encore sur ce projet qu’on avait annoncé en 2016. Je me demande combien de fois je vais en parler en entrevue avant que ça arrive! Mais je compose toujours de mon côté et j’enregistre des petites choses.

J’ai aussi envie de faire des films en anglais; travailler dans mon autre langue me manque. J’aimerais bien aller à Londres, ou m’installer un moment à Toronto ou Vancouver, où il y a aussi une grosse industrie du cinéma. C’est plus comme c’était, quand on avait besoin d’être serveur à Los Angeles pendant 10 ans. Il y a encore des gens là-bas avec le rêve de jouer, mais je pense que ça passe aussi par d’autres chemins. Nos films sont nos cartes de visite. Et ça, ça voyage.

Difficile de gérer tous ces projets simultanément?

Ça fait cinq ans que j’ai plus d’agent d’artiste. Étonnamment, je travaille plus. C’est un choix, mais je commence à trouver le temps long le matin quand j’ai besoin de faire des horaires – c’est environ une heure de bureau par jour pour être capable de faire fonctionner du théâtre avec de la télévision et du cinéma. Et tout le monde est de moins en moins tolérant. Ça arrive souvent que ça se court-circuite…

L’économie a tellement pris un rôle conducteur dans notre milieu que c’est parfois compliqué d’avoir l’impression qu’on fait ce métier pour les mêmes raisons qu’au début. Pour vivre, faudrait que je fasse quatre pièces par an. Et dans ce temps-là, tu te dis: «Oui, je vais faire cette pub qui paye bien parce que j’ai besoin d’avoir une relâche.» Mais je suis quand même fier d’avoir eu les moyens de dire souvent non à de la publicité… Je ne critique pas ceux qui le font, je critique l’avarice de ce métier.

Comédien, acteur, musicien, réalisateur… Qu’est-ce qui te définit le mieux?

Je gagne ma vie en jouant des textes sur scène. C’est mon premier métier. Puis, ma recherche d’approfondissement de cette discipline m’a mené à des découvertes incroyables, comme la littérature, la mise en scène, la réalisation, l’écriture scénaristique…

Comment travailles-tu un film versus une pièce de théâtre?

C’est un geste athlétique différent, ça dépend quelle discipline tu joues. L’approche sensitive est à son paroxysme au cinéma, tandis que l’approche physique est à son paroxysme au théâtre. Là, il faut déployer de l’énergie, donner du son, accrocher l’œil du spectateur. Le cinéma, c’est un autre médium et les outils à utiliser sont différents. Comment se servir de son intériorité en étant dans le déploiement vocal ou l’ampleur, ou comment avoir de la grandeur quand on joue tout petit? Ce sont des défis propres à chaque forme.

Mais je me découvre un amour pour le jeu du cinéma que je ne soupçonnais pas. Le jeu au théâtre est un sport, celui à la caméra est une mise en état. Je pense à Kubrick, qui faisait répéter une scène jusqu’à ce que les acteurs soient vraiment fatigués, pour voir ce qui allait sortir… Ce sont des processus qui m’intéressent beaucoup, par leur transdisciplinarité.

Où en est le théâtre québécois aujourd’hui, selon toi?

Je pense qu’on arrive à quelque chose. Y a quelques années, j’avais peur d’un mouvement trop important du privé, un envahissement avec l’avènement du Quartier des spectacles. Je le vois différemment maintenant. J’accepte la mouvance dans laquelle on est. Y a des choses importantes qui sont dites, et on est dans un endroit privilégié pour pouvoir parler et échanger. Il se passe ici en ce moment des discussions qu’il n’y a pas ailleurs dans le monde.

Peux-tu nous en dire plus sur ton personnage de Voltaire, dans Candide?

En ces temps où on cherche à se redéfinir, on se tourne vers les grandes figures. C’est une pièce très contemporaine; la volonté de la metteure en scène Alice (Ronfard), c’est que ça ressemble plus à un concert des Rolling Stones! Être dans la délinquance de cette pensée, dans le plaisir de la philosophie, de la pensée et de la parole… Et je trouve ça très actuel. On peut débattre de la nature de Dieu, de l’esclavage ou de la souffrance dans un contexte protégé, où il n’y a pas de connotation historique.

On te voit souvent dans des personnages extrêmes, très énervés. Ce sont des rôles que tu recherches?

Plus jeune, c’est ce que je voulais montrer. C’est ce qui m’inspirait, ce à quoi je voulais correspondre. Toutes les occasions étaient bonnes pour déployer ce type d’énergie là. C’est le modèle sur lequel je me suis construit en tant qu’artiste. Pour qu’il y ait de la fiction, il faut des éléments perturbateurs, du drama, des personnages désaxés – sur lesquels se construit notre dramaturgie. Moi, je suis très grand, on sait tout le temps où je suis rendu sur la scène: je peux très bien jouer le rôle de ce catalyseur et je sais que ça me va bien.

C’est sûr que j’aimerais aussi jouer tous les rôles d’Anthony Hopkins ou Morgan Freeman… Dernièrement, j’ai été très touché par le personnage d’Hopkins dans West World. Je me vois aussi très bien dans le personnage de l’inventeur fou de Retour vers le futur

Mais maintenant, je me sens prêt à aborder des personnages plus calmes, qui n’ont pas besoin d’être dans un grand déploiement énergétique pour toucher. À mesure que ma confiance se confirme, ce besoin fantaisiste d’être dans la brillance et l’éclat est moins nécessaire. Je suis plutôt intéressé par des zones d’ombre qui ne relèvent pas de la folie juvénile ou de l’instabilité.

Je vais jouer prochainement une version de Deleuze, et ça m’intéresse beaucoup. Pour Voltaire, je sais comment je l’aurais abordé y a 10 ans, et c’est très différent de ce qu’on fait aujourd’hui: la simplicité apparaît comme une solution, non comme quelque chose qu’on doit dépasser pour trouver la pertinence. Ce type de personnages d’intellectuels m’intéresse.

On dirait que tu entres dans un virage professionnel…

J’ai l’impression que je vais aller chercher plus du côté de l’écriture et de la mise en scène. J’ai envie d’investiguer, de chercher quel autre type de fiction on peut créer. Je me questionne sur la nature même de la fiction. Qu’est-ce qu’il y a d’autre dans la manière de se divertir? Est-ce possible de s’intéresser, de faire passer le temps autrement? Est-ce qu’une génération future pourrait ne pas conditionner son schème social en regardant une suite de désastres?

Je veux incarner, écrire ou produire des œuvres qui cherchent à créer un équilibre entre cette impression de désenchantement, de bouleversement, et une volonté vague et indéfinie de faire du bien. Y a quelque chose de nouveau qui doit être inventé…

Candide
Au Théâtre du Nouveau Monde
Du 11 septembre au 6 octobre

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