Phénomena : l'art indomptable
Scène

Phénomena : l’art indomptable

L’audacieux et irrévérencieux festival Phénomena revient pour une septième édition en octobre. Cette tribune continue d’évoluer à travers les sentiers pas encore défrichés de l’interdisciplinarité. Petite discipline pour les uns, inclassable pour les autres, mais sans aucun doute hors des murs, loin du prévisible.

Phénomena ne passe pas inaperçu avec sa facture graphique décadente construite autour de collages et de couleurs vives. Tant d’histoires semblent se cacher derrière ces images réunies dans une unité improbable. «J’aime le statement qu’on fait avec ce programme», précise la directrice artistique du festival, D. Kimm. «Ça n’a pas de sens travailler autant sur un programme, mais les gens l’aiment et ça crée une identité.»

Cette année, la thématique du théâtre d’images guidera les spectacles de créateurs de tous horizons, tous âges, émergents ou établis. L’appellation désigne une dramaturgie qui repose essentiellement sur l’image et non sur une narration suivie, favorisant une construction fragmentée et une compréhension libre de la part du spectateur. «J’aime ça des fois laisser autre chose, prendre le relais, que ce ne soit pas toujours le texte qui soit le moteur, explique D. Kimm. Dans mon travail, ce n’était pas toujours les mots qui m’amenaient à la création. Des fois, c’était le rythme, l’intention, une énergie qui me portait. Je suis contre la dictature des mots même si je les adore.»

Un spectacle interdisciplinaire pousse les disciplines évoquées à redéfinir leurs rôles, allant au-delà de leur mission première. Quelque chose qui n’est ni du théâtre, ni de la danse, ni du cirque. «J’avais vu il y a plusieurs années un spectacle d’un théâtre lituanien, se souvient D. Kimm. C’était Les trois sœurs de Tchekhov. C’était incroyable parce que les images prenaient le relais du texte. Il y avait l’histoire, on la connaît, mais à un moment donné, il y avait des tableaux et il ne se passait rien.»

Des artistes hétérogènes

Historiquement et théoriquement, le théâtre d’images n’est pas foncièrement interdisciplinaire, mais D. Kimm a choisi de l’explorer comme tel dans cette édition et le choix des artistes a été fait dans cette optique. «J’ai choisi des propositions artistiques où il y avait cette idée de laisser place au mystère, à une forme éclatée où rien n’est précis du point de vue narratif, raconte-t-elle. On cherche à déconstruire, à créer un état, un environnement immersif ou introspectif. On demande au spectateur de créer sa propre histoire à partir d’images poétiques.»

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photo : Antoine Bordeleau

Phénomena est un véritable terrain de jeu pour les artistes atypiques, et pour D. Kimm, la spécificité du festival réside dans la rencontre entre les générations et les tendances. «C’est ça que les artistes aiment, cette idée de changer et de se renouveler parce que des fois, ils sont pris dans un carcan. J’ai toujours pensé que les artistes sont multiples et qu’ils ont beaucoup de possibilités et de façons de s’exprimer, et c’est ça que je veux leur offrir.»

Un milieu fluctuant

Bien que de nombreux artistes aient une démarche interdisciplinaire, D. Kimm croit qu’il existe une confusion quant à cette catégorie qui a beaucoup de mal à se définir. «L’interdisciplinaire, ce n’est pas juste de mettre des choses ensemble, avance-t-elle. Les disciplines se mélangent, se contaminent, mais se provoquent et s’interpellent en même temps, et changent la donne. Donc, des fois tu es en exploration et tu ne sais pas vers quoi ça va aller.»

Celle qui a fondé Les Filles électriques en 2001, une compagnie de création interdisciplinaire, remarque que la discipline est orpheline d’une communauté, peut-être à cause de son absence de codes théoriques. «Les artistes interdisciplinaires n’aiment pas se définir, c’est là aussi la difficulté, déclare-t-elle. On n’a pas de réseau. Ce qui nous unit, c’est notre volonté de justement ne pas nous caser, de changer les paradigmes avec nos processus.»

Avec sa vision – qu’elle admet idéaliste – de l’interdisciplinarité, D. Kimm souhaite aller à la rencontre d’un public lui-même éclectique. Il s’agit d’un but ultime: se rencontrer entre les prises de risque.

7e festival Phénoména
Du 12 au 20 octobre
electriques.ca

Les bons coups de Phénoména

Parmi les propositions artistiques, Jérôme Minière qui présente Duplicatas, une performance «intimiste et humble» en rupture avec ce à quoi il nous a habitués. La danseuse et chorégraphe Audrée Juteau nous offre pour sa part un univers décalé dans Les strange strangers où des danseurs sous autohypnose nouent une relation avec les objets autour d’eux. Nadia Myre, artiste algonquine, et la dramaturge Johanna Nutter nous parlent de filiation dans A Casual Reconstruction, une performance documentaire où «les histoires personnelles de six personnes autochtones sont lues sur scène par des personnes non autochtones choisies parmi le public». La carte blanche de cette édition revient à l’artiste Jean-François Boisvenue. Dans Le point de fuite de l’évidence, il explore la figure du revenant et les récits qui en découlent. Une création qui navigue entre la recherche scientifique et la poésie immersive. Le festival sera clôturé par Rialto éclectique: dix heures, une soixantaine d’artistes, quatre étages d’un lieu mythique à explorer. Dans l’une de ces salles, un magicien de 13 ans vous attend.

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