Des souris et des hommes : une histoire de solitudes
Scène

Des souris et des hommes : une histoire de solitudes

Dans son roman publié en 1937, l’Américain John Steinbeck nous emmenait dans les ranchs de Californie aux côtés de deux saisonniers. L’auteur s’était inspiré de ses expériences d’ouvrier agricole et de cueilleur de fruits, petits jobs qu’il avait exercés avant de devenir romancier et journaliste – et de rafler un Prix Pulitzer et un Prix Nobel.

Près de 80 ans après la publication du livre, Vincent-Guillaume Otis décide de placer la pièce à la même époque. À l’heure où les classiques se doivent toujours d’être réinventés et déplacés dans l’espace-temps, on aime pourtant replonger droit dans le roman grâce à une adaptation fidèle qui, quand elle est bien faite, permet au spectateur de dresser lui-même des parallèles avec tel ou tel contexte d’actualité.

La Californie est joliment rendue dans la musique qui s’invite de temps à autres, et via un travail de lumière qui baigne les tableaux dans une lumière orangée. La scénographie, sobre, figure tantôt les dortoirs des travailleurs de la ferme avec ses lits superposés, tantôt la grange avec ses ballots de paille et ses palettes de bois. Tout ici est lourdeur et étouffement, dans le décor comme dans l’ambiance pesante de secrets et de suspicion.

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Et puis il y a langage de cette pièce, traduite ici par Jean-Philippe Lehoux. L’auteur et comédien a fait le choix d’une langue très orale, populaire, pleine de sacres et d’abrégés, bref, vivante. Une langue très québécoise mais qui nous transporte efficacement dans la Californie ouvrière et travailleuse, celle des pauvres.

Dans Des souris et des hommes, on suit Lennie et George, deux amis qui se voyagent de ferme en ferme pour travailler. Leur projet : amasser suffisamment d’argent pour acheter leur propre maison. Lennie et George, le grand et le petit, le simplet et le malin. Ce duo de personnages aux physiques de Laurel et Hardy ont des caractères aussi stéréotypés que leurs silhouettes ; mais ça marche.

L’atout d’un grand classique, c’est la beauté de l’histoire, ici celle du rêve américain qui frappe le mur, celle de l’amitié entre deux hommes, celle aussi de plusieurs solitudes : le simple d’esprit seul dans son monde, le débrouillard qui le protège pour avoir quelqu’un à qui parler, et puis celle du mari maladivement jaloux, celle d’une épouse qui ne voit personne de la journée, celle du Noir qui ne peut pas dormir avec les autres, celle du vieux qui ne peut plus travailler… Autant de solitudes incarnées sur scène par cette bonne dizaine de personnages.

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Benoît McGinnis incarne ici le nerveux George, tandis que Guillaume Cyr campe l’imposant Lennie – un rôle fait pour lui. Si McGinnis est très juste, comme presque toujours, et que le reste de la distribution (Nicolas Centeno, Maxim Gaudette, Mathieu Gosselin, Marie-Pier Labrecque, Martin-David Peters, Luc Proulx et Gabriel Sabourin) mérite aussi un beau coup de chapeau, Cyr éclipse ses camardes de scène par son jeu de gentil géant, à la fois attachant et vrai, dans l’émotion sans jamais être dans la surenchère ou le pathos gratuit.

Se mesurer à un classique de ce calibre demande toujours beaucoup d’habileté et de doigté. Pari réussi pour Vincent-Guillaume Otis, qui signe sa première mise en scène chez Duceppe. Il a été touché par ce texte, un peu parce qu’il a lui-même un frère avec une déficience intellectuelle, mais surtout car il voit dans le roman une véritable tragédie mythique. Au Théâtre Duceppe, l’émotion était palpable jusque dans le long silence qui suit le baisser de rideau. Et puis c’est l’ovation debout, bien méritée.

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Des souris et des hommes
jusqu’au 1er décembre au Théâtre Duceppe

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