Consentement : Du théâtre pour nuancer #MeToo
Scène

Consentement : Du théâtre pour nuancer #MeToo

Après la dénonciation vient la mise en perspective. Un an après les paroles libérées du mouvement #MeToo s’ouvre vraisemblablement un espace approfondi de réflexion. La pièce Consentement, de Nina Raine, dans une mise en scène de Frédéric Blanchette, ouvre la voie.

Les artistes ont souvent des antennes bien aiguisées pour capter ce qui agite le social. La Britannique Nina Raine, également auteure de l’acclamée Tribus, a écrit Consent quelques mois avant que n’éclatent les premières dénonciations du mouvement #MeToo. Elle ignorait tout de ce qui se préparait, mais percevait probablement un grondement sourd, prêt à exploser, qu’elle s’est empressée de traduire dans une pièce opposant victimes et agresseurs, dans un ballet juridique dénué de certitudes. Dans sa posture de précurseure, dans le calme avant la tempête, elle a écrit une pièce pleine de nuances, sensible comme il se doit à la parole des victimes, mais également pleinement campée dans la zone grise. Voilà qui, un an après l’éclatement, nous permettra une saine réflexion.

La comédienne Anne-Élisabeth Bossé y interprète Kitty, une éditrice brillante, mariée à un avocat et entourée de juristes. De ces hommes et femmes de loi parlant une langue contaminée par le jargon légaliste, elle déplore un certain manque d’empathie. Jusqu’à ce que, dans la deuxième partie du spectacle, elle emprunte elle-même leur langage pour dénoncer une agression dont elle dit avoir été victime au sein même de son couple. Chaos dans la cellule amicale: l’agression sexuelle n’est soudainement plus cette chose lointaine que les amis avocats peuvent observer froidement. Et le spectateur, exposé à la complexité de la situation et à la diversité des forces en présence, ne peut pas condamner sans équivoque.

Ce scénario a d’abord troublé la comédienne. Comme femme et comme actrice, Anne-Élisabeth Bossé a été vivement propulsée dans la réflexion sur le consentement en 2018, notamment en travaillant sur cette pièce, mais aussi par l’entremise de son personnage dans la télésérie Les Simone. Dans le cas du viol vécu par Maxime dans la série écrite par Kim Lizotte, comme dans bien d’autres cas, la zone grise n’existe pas, pense-t-elle.

«Pendant #MeToo, je n’avais pas beaucoup d’écoute pour les discours nuancés au sujet de la “zone grise”, confirme-t-elle. Je trouvais plus important de me mettre à l’écoute de la parole libérée. La pièce de Nina Raine m’a néanmoins réconciliée avec la posture de l’avocat du diable, parce qu’elle expose avec beaucoup d’intelligence la complexité de la notion de consentement. Il est vrai qu’à tout le moins, cette notion est reçue et appliquée de manière hachurée et complexe dans notre société, pour plein de raisons, et cette pièce raconte ces différentes façons d’appréhender le réel, de jongler avec le consentement, de le considérer ou non, entièrement ou partiellement.»

Dualité

Si le féminisme actuel prône l’idée qu’il faille avant tout «croire les victimes», il n’en demeure pas moins que la notion de consentement revêt parfois des contours flous. La pièce jongle avec cette idée en se divisant en deux parties, la première unissant le groupe d’avocats autour d’un cas d’agression sans équivoque, la deuxième s’architecturant autour d’une agression dont certains détails nous échappent et laissent place à l’ambiguïté, sinon à une diversité d’interprétations.

«Dans ma tête à moi, appeler ça un viol enlève toute signification au mot viol», lance l’un des personnages. «Dans ma tête à moi, dire ce que tu viens de dire, ça enlève toute signification au mot viol», répond l’autre. En deux phrases se lit toute l’intelligence dialogique de Nina Raine, une maestria de l’écriture réaliste et de la confrontation d’idées.

«C’est une mise en choc des perceptions des deux protagonistes, explique le metteur en scène Frédéric Blanchette. Il est très difficile pour une tierce personne d’y apposer un jugement. Quel est le consentement véritable? La pièce pose la question clairement. Nous, sur scène, notre job n’est pas de donner des réponses, de peindre l’un des personnages comme un agresseur et l’autre comme une victime. C’est beaucoup plus intéressant si les deux ont leur vérité et qu’au sortir de la salle les spectateurs continuent à en discuter.»

Une brèche en toute chose

Reste que les limites du système de justice, ou les failles dans sa capacité à recevoir pleinement la parole des victimes, sont bien montrées dans cette pièce peuplée de personnages d’avocats qu’une longue pratique a rendus plus pragmatiques que compassionnels.

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photo : Jocelyn Michel (Consulat)

Frédéric Blanchette: «La critique posée par la pièce est similaire à celle des militantes dans l’espace public, qui montrent que la rhétorique juridique est souvent conçue pour coincer les victimes et les décrédibiliser.» Mais, bien évidemment, ce n’est pas aussi simple que ça. Les arguments présentés par ces avocats sont également tous valables et la pièce invite à trouver un espace de rencontre entre le juridique et l’émotionnel. «On verra en deuxième partie que c’est loin d’être simple.»

Nina Raine invite aussi, en filigrane, à une réflexion précise sur l’accompagnement déficient des victimes. «Dans le système britannique, sur lequel nous avons calqué le nôtre, la victime n’a pas de défense et n’est pas accompagnée, explique Anne-Élisabeth Bossé. Cela se comprend, elle n’est pas accusée, et on ne considère pas qu’elle a besoin d’un avocat pour se “défendre”. Or, puisque sa parole est constamment remise en doute par le tribunal, il me semble que le soutien d’un avocat ne serait pas un luxe. La pièce met cette situation en relief de façon très saisissante.»

Flou conjugal

Dans le coin gauche, il y a Kitty. Dans le coin droit se trouve Edward. Ils forment un couple moderne, en apparence progressiste et aimant. Mais leur équilibre sera vite rompu par une affaire d’agression, mêlée à une histoire d’infidélité. Un cocktail explosif.

Voilà une autre originalité de la pièce de Nina Raine: faire évoluer en miroir la question du viol et celle de l’adultère, l’une étant comparée à l’autre et perçue comme ayant des implications similaires. Rien pour simplifier l’affaire. Mais cela permet d’éviter tout jugement trop obtus.

«C’est inhabituel de mettre sur un même socle ces deux choses, remarque Frédéric Blanchette. La pièce dépeint presque l’infidélité comme une véritable agression. En y réfléchissant depuis plusieurs semaines, j’ai fini par lui donner entièrement raison là-dessus. On ne peut pas comparer le degré de violence impliqué, mais on peut dire sans se tromper que l’infidélité, c’est laisser entrer quelqu’un dans son couple sans le consentement de l’autre. Il y a une parenté avec l’agression.»

Loin de se contenter de dépeindre des avocats traitant des cas d’agression, Consentement décortique plus largement une zone grise des relations hommes-femmes. Et ce, en cultivant une grande complexité intellectuelle.

Frédéric Blanchette, il faut le dire, se sent comme un poisson dans l’eau dans cet univers. Habitué des écritures réalistes anglo-saxonnes, il a aussi frayé avec ces thématiques dans quelques-uns de ses récents projets, notamment Trahison, de Harold Pinter, au Théâtre du Rideau Vert la saison dernière, et Dans le champ amoureux, de Catherine Chabot, gros succès de l’Espace Libre.

Le féminin l’emporte?

Consentement tisse un portrait peu glorieux de la gent masculine. Par un brillant procédé dialogique à travers lequel les avocats personnifient leurs clients sur un ton badin, Nina Raine leur fait notamment tenir des propos salaces. Sans complexes, ils déploient le langage de la domination masculine ordinaire.

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photo : Jocelyn Michel (Consulat)

«Je suis épouvantablement séducteur en plus d’être un violeur. Ça finit pus, les Shannon pis les Tracey qui débarquent de partout», lance Edward, l’air de rien. «D’après ce que je comprends, je fourre n’importe quelle fille qui se trouve à distance de fourrage de moi», ajoute-t-il.

Bien installé dans son machisme ambiant, l’homme montrera néanmoins peu à peu un visage moins monolithique. Jusqu’à demander pardon. Voilà qui réjouit particulièrement Frédéric Blanchette, soucieux de réfléchir à l’après-#MeToo par une réflexion sur la rédemption masculine.

«Ce sont des personnages à plusieurs égards condamnables avec leurs grosses blagues machistes, dit-il, mais la pièce aménage envers eux des espaces d’empathie nécessaires. Ils ont des déformations professionnelles, mais ce ne sont pas des vrais trous de cul.»

Il poursuit: «La pièce évoque une évolution de l’homme, que je considère comme absente du mouvement #MeToo jusqu’à maintenant, vers la demande de pardon. Un homme comme Bill Cosby, par exemple, contre qui les preuves sont limpides, aurait dû faire cette prise de parole, cette demande de pardon. Reste à voir si notre société est prête à la recevoir. Nina Raine pose cette question.»

Réalisme lyrique

C’est la deuxième fois que Frédéric Blanchette se consacre à l’écriture de Nina Raine, après sa mise en scène de Tribus en 2014. Passionné par les dialogues crus et corsés de cette auteure britannique en vogue, il en savoure le réalisme mais surtout les envolées: Nina Raine a une écriture lyrique et touffue même si elle n’en a pas l’air. La traductrice Fanny Britt y ajoute une couleur québécoise qui lui sied particulièrement.

«C’est une illusion de réalisme banal, qui charrie en fait un portrait et une synthèse incroyables de l’époque, dit le metteur en scène. Sa langue est très chargée, pleine de références à la tragédie grecque et à d’autres grands écrits. Elle respecte certains principes récurrents des écritures anglaises contemporaines, dites de réalisme social, mais elle est loin d’une écriture mathématique comme celle d’Harold Pinter, dans laquelle chaque pause est importante et ultra-chargée. Elle a davantage de densité.»

Et surtout, c’est «une langue de pensée en action, via la logorrhée», et une langue d’une «intelligence stupéfiante». «Ses personnages sont infiniment brillants, dit Frédéric Blanchette, et chacune de leurs répliques est porteuse de nombreuses couches de sens. Ils peuvent facilement nous duper.»

Comme comédienne, il ne faut surtout pas «en faire trop», pense Anne-Élisabeth Bossé. «C’est un spectacle que les gens prendront plaisir à recevoir grâce à la puissance du discours. Y mettre trop d’émotions tuerait cette jouissance de la parole et de la pensée: c’est vraiment un spectacle de rhétorique et de plaisir du verbe.»

Ainsi soit-il.

Du 12 décembre 2018 au 2 février 2019
Au théâtre Jean-Duceppe

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