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Aalaapi : le silence du Nord
Scène

Aalaapi : le silence du Nord

C’est un documentaire radio, mais aussi une pièce présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui. Une création bicéphale qui fait silence devant le beau.

«On dit qu’on vient d’un pays nordique, mais on ne connaît absolument rien du Nord. On vit dans à peu près 2% de la superficie du pays. C’est facile de dire qu’on “explore la nordicité de notre pays”, mais en général, les gens ont bien plus le goût d’aller au chaud à Cuba que d’aller dans le Nord…» Une envie de faire se rencontrer théâtre et radio et une fascination commune pour le Nord: c’est ce qui a mené la metteure en scène Laurence Dauphinais et la réalisatrice radio Marie-Laurence Rancourt à se lancer dans Aalaapi. Voulant éviter d’imposer leur vision ou leurs fantasmes du Nord, elles ont donné la parole à celles qui y vivent et qui y sont intimement liées. «La radio nous a permis de nous effacer. Il y avait aussi cette affinité entre la radio et le Nord, où elle est très importante dans la communauté. C’est comme une rencontre idéale», confie Marie-Laurence.

Les initiatrices du projet ont commencé à travailler autour de la radio avec cinq jeunes Inuites. Le projet s’est étendu sur huit mois, le temps de faire quelques rencontres et séjours ensemble. Le temps aussi de faire naître un rapport de confiance entre ces femmes, avec leur gêne et leur humilité, et d’être capables d’inventer quelque chose ensemble. Le titre du projet, elles le trouvent d’ailleurs en groupe. Aalaapi, ça veut dire que c’est beau à l’oreille; c’est faire silence pour quelque chose de beau. «La notion de silence est centrale. Dans le titre, mais aussi dans le documentaire, car il y a beaucoup de moments contemplatifs, explique Marie-Laurence. Souvent, on pense que la radio est un dispositif pour parler, mais pour moi, tu sais faire de la radio quand tu sais écouter. Il y a des moments où il faut savoir se taire et se laisser guider.»

La réalisatrice a écouté ce que les Inuites avaient envie de dire, les suivant où elles avaient envie d’aller, en sortant d’une posture de professionnelle qui veut obtenir certaines informations précises. Aaalaapi, qu’on peut écouter sur le fil Les Vivants – Magnéto, n’est pas un documentaire informatif ni un portrait du Nord, mais un portrait de ces femmes et de ce qu’elles ont mis en commun. «C’est un contenu plus personnel, souligne Mélodie Duplessis, l’une des participantes. Juste assez pour apprendre qui on est en tant qu’Inuites contemporaines, et en tant que femmes aussi. Les gens vont apprendre des choses. J’aime que le projet ne porte pas juste sur les problèmes des Inuits, dont on parle tout le temps; on est des étudiantes éduquées, et on peut parler d’autre chose que la violence, l’alcool, etc.»

Le territoire par le son

Laurence, elle, a travaillé à amener le son sur scène. Aalaapi a été pensé comme un projet radio-théâtre: «Le théâtre documentaire, c’est une chose, mais là on part d’un docu sonore complet en soi. Ce qui se passe sur scène est au diapason, mais pas forcément en réponse directe avec le documentaire. On veut tracer un portrait un peu parallèle, qui complète notre écoute et notre compréhension…» Sur scène, on regarde vivre deux amies dans leur maison du Nord. Les personnages sont incarnés par Nancy Saunders et Hannah Tooktoo, deux Inuites qui jouent un peu leurs propres rôles; la pièce est écrite, mais les comédiennes ont beaucoup de liberté sur scène. «Les filles apportent leur créativité, leur présence, leur singularité à l’expérience, souligne Laurence. Elles ont fait plein de propositions inspirées de leur expérience du Nord.» Les comédiennes cuisinent par exemple sur scène, pour avoir le parfum de la banique. «Il y a une odeur particulière quand tu vas dans ta famille, raconte Nancy. C’est des bouts de souvenirs de quand je vivais à Kuujjuaq, de ma famille, des petits détails qu’on apporte et qui reflètent la réalité.»

La pièce s’appuie sur le documentaire, mais de l’environnement sonore est parfois ajouté. Les initiatrices d’Aalaapi sont dans le territoire, et elles rendent ça en optant pour un son véridique plutôt que par un faux glacier sur scène, touchant ainsi à quelque chose de plus juste et évocateur. C’est cette vision qui a convaincu Nancy d’intégrer le collectif: «Je voyais qu’il n’y avait pas de fausses perceptions. Ça va contre l’idéalisation du Nord, ça montre le vrai quotidien là-bas.» «On installe un rythme de vie, celui du Nord, ajoute Laurence. Pour nous, c’était une expérience à vivre. On voulait que les spectateurs changent complètement leur rythme intérieur et soient mis dans une posture d’écoute, qui les amène à se sentir différents à la fin de la pièce. Le fait qu’on regarde ces filles vivre, lentement, ça aide à rentrer dans leur univers. On n’est pas des conquérants qui vont au Nord en mission», conclut la metteure en scène, qui se veut dans l’antisensationnalisme.

Elle et sa collègue n’avaient pas non plus envie de tomber dans la représentation culturelle typique à laquelle les gens s’attendent; elles ont cherché une spontanéité dans les rapports, attendant de voir ce qui allait surgir naturellement. Comme ces chants de gorge qui se sont incorporés à la pièce: «Nancy et Hannah font du chant de gorge spontanément quand elles sont ensemble, s’enthousiasme Laurence. Aujourd’hui, on est au Conseil des arts de Montréal, et il y a un bel écho dans l’escalier; à un moment, elles se sont mises à chanter…» Bref, Aalaapi semble avoir réussi son objectif, celui de peindre une réalité à travers l’humain au quotidien, loin de l’idée d’«un Blanc au Nord». «Quand j’écoute le documentaire, je me dis que c’est le début d’une relation, pas l’aboutissement, conclut Marie-Laurence. C’est la métaphore du rapport entre les Autochtones et les allochtones: Aalaapi, c’est le début de quelque chose de nouveau.»

Aalaapi
Jusqu’au 16 février

Au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui

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