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Blackout : vous n'êtes pas seuls
Scène

Blackout : vous n’êtes pas seuls

Printemps 1968. Un groupe d’étudiants antillais de l’Université Sir George Williams (aujourd’hui Concordia) porte plainte contre le professeur de biologie Perry Anderson pour traitement discriminatoire. Les étudiants constatent que leurs travaux et examens sont notés différemment de leurs camarades de classe, alors qu’ils récoltent échecs et résultats bien en deçà de la moyenne. La réponse de l’administration, qui gère la plainte comme une anecdote sans importance, laissant le professeur poursuivre l’exercice de ses fonctions, sans donner suite aux demandes des étudiants, ne fait qu’augmenter l’indignation de ceux-ci.

Blackout raconte du point de vue des étudiants l’injustice, l’inaction et le mépris institutionnel envers leur plainte et leurs demandes, qui aboutira à des mois de sit-ins pacifiques, d’actions et de dialogues avortés avec l’administration menant jusqu’au 11 février 1969, moment culminant où quelques 200 étudiants, qui occupaient le laboratoire informatique du neuvième étage du Henry F. Hall depuis deux semaines, furent évacués de force par l’antiémeute. De nombreuses arrestations ont eu lieu, ciblant uniquement des étudiants noirs.

Forte de la mise en commun de nombreux talents, Blackout est une pièce puissante et nécessaire, une œuvre importante sur la mémoire, l’égalité et la justice, qui rend avant tout hommage à celles et ceux qui ont osé ébranler un système injuste et méprisant. Le travail colossal de recherche et d’écriture fictionnelle par Lydie Dubuisson, Kym Dominique- Ferguson et Tamara Brown (avec les contributions de Michelle Rambharose, Warona Setshwaelo et Dakota Jamal Wellman), compilé par Mathieu Murphy-Perron, directeur artistique de la compagnie Tableau D’Hôte, explore la colère, la mise en action et les répercussions des événements de 1968-1969 sur les étudiants antillais.

photo Jaclyn Turner/Tableau D'Hôte
photo Jaclyn Turner/Tableau D’Hôte

Il est facile de s’indigner et de condamner de nombreuses décisions prises (ou qui auraient dû l’être) par l’université à l’époque. La pièce expose bien les problématiques d’il y a 50 ans, mais ne se contente pas uniquement de cela. Brisant à quelques reprises le quatrième mur, les 12 comédiens parlent également de leur activisme, de la représentativité sur scène et des revendications encore bien nombreuses d’aujourd’hui.

Seul bémol: on perd souvent de précieux moments du texte, parfois enterrés sous les effets sonores ou par simple distance avec les comédiens, dans cette vaste salle où le son ne parvient pas toujours bien aux spectateurs.

Blackout appelle à rester vigilants face aux traitements discriminatoires et au racisme systémique. Car si l’histoire peut sembler lointaine, étrangère, le Théâtre Tableau d’Hôte nous rappelle qu’elle s’est bel et bien passée ici même, à Montréal, il y a à peine 50 ans et qu’il est le devoir de tous de se souvenir et de soutenir ceux qui cherchent à réclamer leur pouvoir en luttant pour l’égalité. C’est aussi l’occasion trop rare de voir la communauté afro-québécoise s’exprimer d’elle-même, refuser de se censurer et prendre la place qui lui revient, tant au théâtre qu’ailleurs. Une pièce politique, résolument moderne, sans complexe et fort émouvante qui gagnerait à être vue mondialement.

Blackout était présenté du 30 janvier au 10 février au D.B. Clarke Theatre de l’Université Concordia