De l'instant, de l'éternité : Phèdre en 2018
Scène

De l’instant, de l’éternité : Phèdre en 2018

Le jeune metteur en scène Jocelyn Pelletier, fraîchement diplômé de l’École nationale de théâtre, nous présente à l’Usine C une adaptation audacieuse d’un classique qui résonne tristement à notre époque.

Phèdre de Sénèque traduit par Florence Dupont se lit en 2018 comme une pièce misogyne et machiste, mais qui ne se brûle pas pour autant sur la place publique. Au contraire, dans l’instant du théâtre, le metteur en scène prend ce matériau, terrain de jeu pour lui et ses concepteurs, afin de pousser les propres limites de sa discipline.

Les failles humaines

Ils sont deux sur scène. Isabelle Roy et Guillaume Perreault prêtent leurs traits à Phèdre et Hippolyte, nos personnages principaux, mais également à la nourrice et à Thésée, père d’Hippolyte. Dans un décor simple, ils évoluent, portant la prose de Sénèque en alternant leurs niveaux de jeu et de langue. Ce qui impressionne, c’est le changement de personnalité qui s’effectue dans leur double-rôle et la manière dont ça prend forme dans leur langage corporel et textuel. Les éclats de folie dans le regard, les postures, les expressions du visage. Tout suggère une fêlure dans l’âme. Phèdre, écartelée par ses pulsions. Hyppolite portant le masque de la force, mais qui se balade avec la peur de vivre.

Les failles se dévoilent dans les face-à-face qui n’ont pas lieu réellement. Sur une toile blanche au fond de la scène sont projetés parfois les visages de comédiens lorsque ceux-ci changent de rôles et se parlent à eux-même. Il y a quelque chose qui relève de la folie et du dédoublement de soi qui rajoute toujours au côté dramatique de la pièce. Cela frappe d’autant plus lorsque le metteur en scène nous explique la portée psychanalytique de la chose avec l’exemple de Guillaume Perreault qui joue Hippolyte, mais aussi son père.

Transformation de matériau

La force de la pièce est dans sa mise en scène, sa conception et ses effets sur le spectateur. Les choix du metteur en scène ne sont pas anodins ou capricieux, mais participent à une expérience théâtrale qui répond à la question que Jocelyn Pelletier a avoué se poser: «Qu’est-ce qu’on fait de nos mythes?» Comment plonge-t-on – en tant que créateur ou spectateur – dans des immenses textes, qui de notre perception contemporaine, portent en eux les blessures de l’histoire?

En écoutant le discours manipulateur et meurtrier de Phèdre, elle suscite en nous des contradictions, mais au lieu d’en vouloir à Pelletier d’avoir choisi de présenter cette vision de la femme construite à travers le regard d’un homme, on ne peut qu’admettre que l’image est perpétuelle et que le crime d’avoir un sexe féminin ne connait pas de barrière entre les époques.

Mais si l’on s’attarde au présent de la pièce? Car il faut toujours revenir à cela devant la complexité de l’oeuvre et ce qu’elle porte comme bagage. Ce présent bouillonne d’inventivité et de procédés efficaces qui participent à la réécriture du mythe, sans même en changer le propos. Le choix des passages et leur interprétation ironique, accentuée ou grotesque, nous pointe l’évidence, les failles que l’on répète dans une récurrence pathétique. Le pouvoir, l’argent, la possession, les relations humaines bancales, la nature comme abri, mais que l’on finit par détruire.

Le travail entourant la partie audiovisuelle découle de décisions intelligentes: le choix d’avoir seulement deux acteurs, le personnage du messager présent que de manière auditive,  le merveilleux trip – c’est bien le mot – de jeux de lumières et de fumée, très bien orchestré. L’impression que les dieux descendaient sur scène sur fond de musique de rave. Un énorme bravo au concepteur Guy Simard.

La réponse à la question initiale est que Jocelyn Pelletier joue avec ce mythe, le raconte et le déconstruit, sans défendre un discours ou un autre. Il investit le décorum, travaille la matière et les détails qui entourent le récit pour donner un résultat surprenant, divertissant à sa manière. Il le fait jusqu’au bout, dans une non-fin, dans un malaise bienvenu, lorsque les personnages atteignent une éternité dans leur immobilité et deviennent des statues dans nos regards gênés.