

Travailleuses du sexe et normes du travail : La grève du cul
Après les employés des Macdo, c’est au tour des danseuses nues et des prostituées de vouloir s’organiser. La loi sur les normes du travail s’applique bien au travail au noir. Pourquoi ne régirait-elle pas leur métier? Filles de joie de tous les pays, unissez-vous!
Richard Martineau
Vendredi dernier, une demi-douzaine de travailleuses du sexe se sont donné rendez-vous devant le bureau de comté de la ministre Louise Harel, rue Ontario Est, afin de célébrer à leur manière la fête du Travail. Vêtues de cuir et de dentelle, et distribuant des condoms aux p’tits messieurs venus acheter des bustes d’Elvis à la vente trottoir, ces militantes de la Coalition pour les Droits des travailleuses et travailleurs du sexe ont demandé à la ministre d’étendre l’application de la Loi sur les normes du travail aux domaines de la prostitution et de la danse «exotique».
«En tant que ministre de l’Emploi et de la Solidarité, les conditions dans lesquelles les prostituées, danseuses et escortes sont contraintes de travailler devraient retenir votre attention, de crier une des porte-parole de la Coalition. La loi sur les normes du travail s’applique bien au travail au noir. Pourquoi ne s’appliquerait-elle pas aussi aux métiers que nous pratiquons?»
A première vue, l’idée paraît farfelue. Pourquoi des individus qui pratiquent un métier illégal seraient-ils protégés par l’État? Mais quand on prend la peine d’y regarder de plus près, on se rend compte des incohérences et des absurdités de la loi. «La loi canadienne n’a jamais qualifié d’acte criminel le fait de se livrer à la prostitution, explique Marie-Claude Charlebois, de la Coalition. On a le droit d’échanger des faveurs sexuelles contre de l’argent. Ce qui est interdit, c’est la sollicitation, le fait de négocier. C’est complètement hypocrite! Ce tour de passe-passe légal nous marginalise et nous rend vulnérables à toutes sortes d’abus de la part des clients et des employeurs.»
Ces abus sont multiples.
Les danseuses, par exemple, ne peuvent pas négocier leur tarif, travaillent souvent dans des conditions insalubres, et doivent payer des pénalités substantielles au moindre petit retard. Les escortes qui bossent pour des agences n’ont pas le droit de refuser un client. Et les prostituées de rue ne bénéficient d’aucune protection. Il arrive que des clients les attirent dans des death traps – des ruelles obscures et tellement étroites qu’elles ne peuvent pas ouvrir les portières de l’auto pour se sauver…
«En fait, ce qu’on demande, c’est de pouvoir travailler dans des conditions acceptables», de dire Marie-Claude Charlebois.
Comme l’a affirmé l’ONG Anti-Slavery International, dans un rapport publié en 1997: «La majorité des personnes travaillant dans l’industrie du sexe sont sujettes à des abus. Cependant, la position marginale que ces personnes occupent dans notre société les exclut d’une protection nationale et internationale. La stigmatisation et la criminalisation du travail du sexe les rendent plus vulnérables face aux violations des droits des travailleurs et des droits de la personne.»
Dans la rue!
Comment les danseuses peuvent-elles se prémunir contre les abus? En se syndiquant, tout simplement.
La tendance ne date pas d’hier.
En 1977, aux États-Unis, les employées d’un studio de massage du Michigan ont fait la grève pour lutter contre la durée inacceptable de leurs quarts de travail. En 1979, des stripteaseuses ontariennes ont fondé The Burlesque Entertainers Association. Et, en 1997, les employées du Lusty Lady, un peep-show basé à San Francisco, se sont jointes à un important syndicat, le Service Employees International Union.
A l’époque, il y avait deux clubs syndiqués en Amérique du Nord: le Lusty Lady et le Showboat Showclub, à Anchorage, Alaska. Mais les proprios du Showboat ne voulaient pas céder un pouce. Ils ont donc décrété un lock-out, brisé le syndicat et renvoyé les employées récalcitrantes… ce qui leur a valu une amende de 40 000 dollars.
Quant à l’Europe, en 1974, 150 prostituées de Lyon ont déclaré la grève pour dénoncer la criminalisation de leur travail.
Chez nos voisins du sud, c’est l’Exotic Dancers Alliance qui lutte pour l’amélioration des conditions de travail des danseuses nues. Comme la Coalition pour les droits des travailleuses et travailleurs de sexe, l’EDA (fondée en 1993) demande au gouvernement d’obliger les propriétaires de bars, de studios de massage et d’agences d’escortes à respecter les lois sur les normes du travail. Ses membres se réunissent chaque mois, élisent un comité directeur une fois par année, et organisent toutes sortes d’activités destinées à sensibiliser la population, comme des spectacles de marionnettes, des danses publiques et des pique-niques.
«Les gérants, les D.J., les portiers, les concierges et les barmaids qui travaillent dans des clubs de danseuses n’ont pas à payer pour travailler, disent les porte-parole de L’EDA sur leur site Internet. So why the fuck are dancers paying to provide entertainment? Nous devons donner un pourcentage au propriétaire, un pourcentage à l’agence, payer des frais de loyer, des pénalités d’absence, des pénalités de retard, donner des pourboires aux portiers, garantir que nous ferons un minimum de X dollars par soirée… Ça n’a pas d’allure! Nos employeurs disent que nous sommes des pigistes. Si c’est vrai, nous devrions avoir le droit de fixer nous-mêmes nos tarifs, et d’aller et venir à notre guise!»
Le Lusty Lady est actuellement le seul commerce à caractère sexuel syndiqué en Amérique du Nord. Mais les choses risquent de changer. Comme les employés des Macdo, les danseuses sont fatiguées de travailler pour un petit pain. «Nous luttons pour que nos droits fondamentaux soient respectés et reconnus», de dire Marie-Claude Charlebois.
C’est bien beau, enlever sa robe pour gagner sa vie. Mais il y a une limite à se faire fourrer…
Exotic Dancers Alliance
http://www.bayswan.org/EDAindex.html