Société

La soirée électorale dans le West Island : Résignation tranquille

Après avoir interviewé une maîtresse sadomaso il y a quelques semaines, notre valeureux journaliste Éric Grenier a passé la soirée électorale dans le comté de D’Arcy-McGee. Il est revenu sans une égratignure!

C’est au chic Cavendish Mall qu’était situé l’épicentre électoral de la circonscription de D’Arcy-McGee, la plus fédéraliste qu’on puisse trouver au nord du Rio Grande: au dernier référendum, 96 % des électeurs de ce comté avaient voté Non. Ces mêmes électeurs ont aussi élu aux conseils municipaux de Hampstead et de Côte-Saint-Luc (les deux villes qui forment D’Arcy-McGee) des échevins en faveur de la partition.

Autour du mail, la signalisation routière ne commande pas d’arrêts aux coins des rues, mais des stops. Et Jean Charest utilise les deux langues sur ses affiches. Quant à Lucien Bouchard, c’est le mutisme absolu. «Je n’ai pas entendu parler du candidat péquiste dans le comté, je ne l’ai même pas vu, dit Stanley Margles, directeur des communications pour le député libéral Lawrence Bergman. Normalement, ils font un minimum de campagne.»
Il n’y a que deux tendances politiques dans D’Arcy-McGee: les fédéralistes, et les fédéralistes. «Il y a nous, qui sommes de vrais fédéralistes, me confie une bénévole du parti Égalité. Puis il y a les libéraux, qui sont des fédéralistes mous.» C’est quoi, ça, des fédéralistes mous? «Il n’existe qu’une seule façon d’être fédéraliste: 100 % Canadian.»

Sur la grande place du centre commercial, le château du père Noël servira de tranchée dans la bataille entre fédéralistes mous et durs. A gauche, le local de l’équipe libérale (PLQ) de Lawrence Bergman; à droite, celui de Bernard King, du Parti égalité (PÉ).

Mais plus tard, vers 21 heures, il a bien fallu se rendre à l’évidence: ç’a été un véritable Big Crunch. Les militants du parti Égalité, réduits à de l’écrapou, ont assisté au triomphe de leur adversaire libéral, qui a récolté 90 % des votes. Le PÉ a même failli se faire doubler par le PQ.

Un résultat électoral à la frontière de l’unanimité, qui rappelle les belles années de Brejnev. La démocratie est-elle en danger dans D’Arcy-McGee? «Non, rétorque le candidat libéral victorieux. Les électeurs ont reconnu le travail que j’ai fait pour eux au cours des quatre dernières années.

– Mais si les électeurs vous ont appuyé si fortement, c’est qu’ils sont contre la partition, et en faveur du 50 % + 1, comme le dit votre chef?

– Euh… Pour ce qui est de la question nationale, je préfère laisser mon Jean Charest y répondre…»

La faute aux ethnies
Entre 19 h et 19 h 30, dans l’attente du verdict populaire, les militants libéraux installent un écran géant de cinquante pouces, à côté du château du père Noël, afin de syntoniser CFCF. L’heure H a sonné, mais pas pour Thérèse: La Petite Vie accouchera de son dernier épisode sans les électeurs de D’Arcy-McGee.

Pendant ce temps, au PÉ, la demi-douzaine de sympathisants ont réussi à capter CBC sur un écran de douze pouces, mais la réception est si mauvaise que l’image est en noir et blanc.

Au moins, la bonne humeur est au rendez-vous. «On va obtenir la balance du pouvoir, c’est presque sûr», affirme pince-sans-rire, George, un bénévole. «As-tu pris de la drogue?» demande quelqu’un. Hilarité générale.

Enragés, les anglophones du PÉ? Plutôt contents qu’un journaliste francophone du Plateau daigne vivre la soirée électorale avec eux. Davantage réalistes que confiants, les membres du PÉ avaient déjà concédé la victoire. Pas au Parti québécois, mais aux libéraux – car pour le PÉ, les élections, ça se gagne ou ça se perd en Partitionnie: West Island, Suroît, Pontiac. Ce qui se passe à l’extérieur ne compte pas.

Bernard King ne se fait guère d’illusions. Dans sa circonscription, qui a appartenu au PÉ entre 89 et 94, les militants du PÉ ont eu l’impression de s’être fait passer un Québec. «Les gens ont eu peur de diviser le vote fédéraliste et de laisser filer encore plus de candidats péquistes», dit un militant du PÉ, déçu par la performance de son parti. «C’est ridicule! Les séparatistes n’ont pas l’ombre d’une chance de se faire élire ici.»

«Les libéraux ont mené une campagne de peur, poursuit le candidat Bernard King. Ils n’ont cessé de répéter: >Si vous ne votez pas libéral, il y aura un référendum.> Les électeurs ont eu peur.»

«There it goes, un autre quatre ans d’angoisse, d’incertitude et de désastre économique», se plaint Mary, une militante du PÉ, lorsque je lui annonce que le PQ formera un gouvernement majoritaire.

Face à l’évidence de la victoire péquiste, les militants du PÉ sont persuadés de la tenue d’un référendum sur la souveraineté. «Il va y avoir un référendum dans la prochaine année», est convaincu Bernard King.

L’annonce de la réélection de Lucien Bouchard a changé quelque peu le climat. Pas de cris, pas de pleurs: seulement une résignation tranquille. Le noir broyé est devenu soudainement la couleur préférée. Allez-vous quitter le Québec, que je demande à Mary? «Mes enfants l’ont déjà fait. Ils sont avocats et ils n’ont pu trouver de travail ici parce que dans les cabinets d’avocats de Montréal, on ne veut pas de noms à consonance anglaise. Moi, je reste, mais si ça continue, je devrai partir.»

La défaite a un goût amer. On cherche donc des boucs émissaires: les Québécois francophones pas assez futés pour s’apercevoir de l’astuce de Bouchard; les médias francophones, «tous séparatistes»… et les juifs ashkénazes, qui, selon certains membres du PÉ, sont des traîtres à la Partitionnie. «Chacun a droit à son opinion, tempère Bernard King, c’est ce qui fait la beauté de ce pays. Mais il faut reconnaître que les ashkénazes votent tous pour les séparatistes parce qu’ils ont été achetés par le PQ, qui leur donne de l’argent pour leurs centres communautaires. Nous, on se tient debout pour nos convictions.»

Les militants du PÉ ont perdu à cause de quoi, au fond? A cause de l’argent et des votes ethniques…

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