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Société

Café Rico : Graines de solidarité

A Montréal, les chaînes de café poussent comme des champignons. Mais, rue Rachel, une maison de torréfaction se démarque des autres: elle ne vend que du café équitable. Et pour une fois, le goût est à la hauteur de la cause…

Pour le fin connaisseur, le café équitable, vendu en sachets, a un petit arrière-goût de… solidarité. Cette situation pourrait changer. La première maison de torréfaction équitable, Café Rico, vient d’ouvrir ses portes ue Rachel. Douze places permettent de savourer un café, mais la brûlerie vend surtout des grains en gros et au détail. Une particularité: les consommateurs peuvent essayer différents mélanges avant de faire leur choix. «Jusqu’ici, le public n’était pas servi en qualité», affirme Stéphane T. Kordahi, propriétaire de l’établissement.

Le commerce équitable consiste à offrir aux petits agriculteurs du Sud des prix plus justes que ceux fixés sur les marchés mondiaux. Actuellement, les énormes profits du café sont accaparés par des multinationales, comme Philip Morris, Nestlé ou Proctor & Gamble, dont les chiffres d’affaires sont plus élevés que le PIB de pays exportateurs comme le Kenya, le Costa Rica, Haïti ou le Nicaragua…

Au bout de la chaîne, les petits cultivateurs se font scandaleusement exploiter. Les pires sont les paysans sans terre qui doivent se déplacer au fil des saisons et des récoltes. «Ils doivent parfois marcher pendant deux heures pour se rendre au camion qui les conduit à la plantation. Une fois leurs frais de transport et de nourriture payés, il ne leur reste que deux dollars cinquante par jour. Avec leurs familles, ils vivent sous un toit de tôle ondulée soutenu par quatre murs. Ils finissent tard le soir et recommencent le lendemain, à l’aube», raconte Kordahi.

Changement de cap
A première vue, rien ne prédestinait Stéphane Kordahi au commerce équitable. Originaire de la Côte-d’Ivoire, son père est le plus gros importateur de café et de cacao du pays. Après avoir vécu en France et à New York, Stéphane est tombé en amour avec le Québec, où il vit depuis une dizaine d’années. «C’est ici, chez moi», dit-il. Il était courtier en gestion d’actifs lorsque le livre de Laure Waridel, Une cause café, portant sur les coopératives équitables du Mexique, a tout bouleversé. Stéphane Kordahi a lu un texte portant sur le livre dans Voir, et il a décidé de changer de carrière…

Avec sa conjointe, Guylaine, il se préparait déjà à faire un voyage en Amérique centrale. «Nous sommes tous les deux incapables du supporter les injustices», affirme Kordahi. Avant leur départ, ils ont communiqué avec Équiterre (A SEED), un organisme voué à la promotion de la justice sociale et à la protection de l’environnement, pour offrir leurs services. Une tournée à travers les coopératives du Costa Rica, du Salvador, du Nicaragua et du Mexique les ont convaincus. «J’étais curieux de voir si l’esprit équitable serait respecté jusqu’au bout. Les petits agriculteurs reçoivent-ils vraiment leur juste part?»

Au Costa Rica, ils ont visité huit coopératives équitables qui forment un consortium. «Au début, les agriculteurs ne voulaient rien dire. Après deux ou trois journées à travailler avec eux, en charriant des sacs de cent livres sur le dos, certains ont commencé à s’ouvrir. Des paysans m’ont dit qu’ils trouvaient la vie très dure. Au bout de l’année, une fois leurs emprunts remboursés, le personnel, l’équipement et le matériel payés, il ne leur reste souvent qu’un maigre 2500 dollars d’économies. Ce n’est rien. Mais c’est mieux que le commerce non équitable», raconte Kordahi.
Les coopératives équitables n’existent pas partout dans le monde. Par exemple, en Indonésie, les paysans qui veulent se lancer dans ce genre de commerce se font exproprier de leurs terres. Kordahi aimerait implanter des coopératives dans son pays d’origine, la Côte-d’Ivoire. «Sur le plan légal, nous avons reçu les autorisations nécessaires. Le hic, c’est de trouver des partenaires intéressés par l’aventure.»

Les «faux» commerces équitables
Pour être reconnues comme équitables par un organisme de certification, les coopératives doivent assurer une gestion démocratique de leur fonctionnement et garantir que tout le monde reçoit sa juste part. Il faut être vigilant. Des gens malhonnêtes pourraient utiliser cette étiquette pour tromper les autres. «Le gérant d’une coopérative menait grand train. Pendant qu’il voyageait à travers le monde, ses gens vivaient dans des cabanes, incapables de s’acheter un poulet. Quand nous avons rapporté cette situation, les employés de TransFair, un organisme de certification, enquêtaient déjà sur cette affaire. Les correctifs nécessaires ont été rapidement apportés», assure Kordahi.

Des commerçants du Nord peuvent aussi perdre leur certification. C’est le cas d’une entreprise européenne qui achetait du café équitable et du non équitable sous deux identités différentes, un tour de passe-passe qui lui permettait d’agir sous le couvert honorable de la solidarité… «Je ne veux pas être l’autruche du commerce équitable. Je paie le café plus cher, et je me garde une petite marge de profit pour vivre confortablement», affirme Kordahi.
Montréal deviendra-t-elle une capitale mondiale du commerce équitable? «Le public s’intéresse à ce genre de produits», convient Kordahi. Mais il reste encore de nombreux obstacles à surmonter. «Les banques ne nous font pas confiance. Pour elles, l’humanitaire, ça ne marche pas.»

En faisant des achats équitables en grosse quantité, on pourrait diminuer les coûts de transport, donc, les prix à la consommation. «Mon espoir, c’est d’ouvrir le robinet à pleine capacité. Pour y arriver, il faudrait que des partenaires majeurs embarquent dans l’aventure.» Mais en devenant gigantesque, ne risque-t-on pas de perdre l’esprit équitable? «C’est un danger. Mais je crois qu’il y a de la place au soleil pour tout le monde.»

Café Rico
969, rue Rachel Est
(514) 525-2809

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