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Société

Queer, féminisme, homosexualité : Quand l’identité sexuelle s’éclate

Le mouvement queer, vous connaissez? Il regroupe les travestis, les transsexuels et les bisexuels. Contrairement aux gais et aux hétéros, qui ont une identité sexuelle «béton», ces marginaux jonglent avec les identités, détruisent les stéréotypes et refusent les étiquettes. Apologie de l’ambiguïté, avec DIANE LAMOUREUX.

Queer:
a) étrange, bizarre, singulier;
b) homosexuel.
– Dictionnaire Robert & Collins bilingue

Diane Lamoureux est une spécialiste du féminisme et des questions identitaires. Professeure de sciences politiques à l’Université Laval, elle vient de lancer Les Limites de l’identité sexuelle, un recueil de textes qu’elle a dirigé, et qui traite de la question des identités sexuelles ambiguës. Jouant avec la notion anglo-saxonne du queer, les auteurs de cet ouvrage tentent de tester la solidité ou la fragilité des vieilles notions de masculinité, de féminité, d’hétérosexualité et d’homosexualité.

Ainsi, dans le chapitre signé par Colette Saint-Hilaire, on découvre que les normes sexuelles sont si fortes que des chirurgiens se sont spécialisés dans les opérations visant à normaliser les enfants qui naissent avec des organes sexuels «anormaux». Comme le note Diane Lamoureux, la catégorie sexuelle de l’état civil est la seule qui ne prévoit pas de catégorie «autre».

Diane Lamoureux espère bien que la pensée queer nous permettra de nous repenser.

Qu’est-ce que le queer?
Le queer représente cette idée que les identités ne sont jamais clairement définies, qu’il y a toujours une recomposition de l’identité selon les circonstances et le milieu. La pensée queer permet de mettre en lumière de cette fluctuation des identités. L’idée qu’il y aurait une identité très fixe, des modèles et des stéréotypes, ne correspond plus à la diversité interne de la communauté gaie et lesbienne, ni même au féminisme.

Le queer, c’est aussi cette idée qu’il y a toujours une part de mise en scène et de théâtralité dans nos vies. Les gais sont bien sûr familiers avec l’idée d’un corps performatif puisqu’il leur faut dire avec leur corps ce qu’ils sont. On le voit assez bien dans les défilés de fierté gaie. Mais le queer est avant tout une façon de réfléchir à la sexualité et à l’apparition des sexualités minorisées dans l’espace public.

Qu’entendez-vous par hétéronormativité, une expression qui revient souvent sous votre plume?
La norme hétérosexuelle constitue la norme sexuelle dominante. Il y a une tolérance plus ou moins grande par rapport à l’homosexualité, mais cette tolérance n’infirme pas la norme sociale qui passe encore par l’hétérosexualité. Le groupe majoritaire détermine de façon paternaliste son niveau de bienveillance. La tolérance s’applique toujours à des gens que l’on veut maintenir dans un statut minoritaire.

Ceci dit, il est probablement plus facile aujourd’hui de vivre son homosexualité que dans les années cinquante, dans la mesure où il s’est opérée une mise en évidence publique de l’homosexualité. Mais il y a encore toute une série de normes sociales qui nous rappellent que ce n’est que toléré. L’homosexualité la plus acceptable est d’ailleurs celle qui mime le plus l’hétérosexualité par le biais d’une vie de couple, d’une famille, etc.

Ce qui renvoie à la lutte des gais pour le droit au mariage et à l’adoption…
Cela nous renseigne effectivement sur la force du modèle familial dont certains avaient annoncé la mort. Dans la mesure où l’institution du mariage existe, pourquoi serait-elle interdite à certaines personnes? Cela n’empêche que j’aurais beaucoup d’hésitations à me battre pour le droit au mariage. C’est un peu comme dans le cas des féministes qui se sont battues pour que les femmes puissent devenir militaires! Personnellement, je suis contre l’armée, mais il est certain que lorsqu’une institution est interdite à certains, il y a discrimination.

Dans les organisations politiques gaies et lesbiennes, les hommes et les femmes se retrouvent-ils sur un pied d’égalité?
Les rapports sociaux jouent là aussi, et ce sont souvent les hommes qui prennent le haut du pavé dans les groupes gais mixtes. Il faut dire par ailleurs qu’une grande partie de la mobilisation des dernière années s’est faite autour du sida, un phénomène qui touche les hommes avant tout. Même au sein du mouvement féministe, les lesbiennes sont moins visibles qu’auparavant. Ainsi, les revendications des lesbiennes n’étaient pas mentionnées lors de la fameuse marche Du pain et des roses.

Par son apologie de l’ambiguïté, le queer ne menace-t-il pas le féminisme d’éclatement en niant l’existence d’une identité féminine fixe ?
Le queer rejoint l’impulsion qui était à la base du renouveau féministe des années soixante-dix: on refusait déjà alors que la féminité nous enferme dans des stéréotypes. Par ailleurs, une femme, un gai, ou une lesbienne vivent des discriminations qui sont la conséquence de leur identité. Quand on est attaqué comme femme, il faut réagir comme femme. Mais se révolter comme femme, comme gai ou comme lesbienne, c’est refuser le statut.

Il s’agit de voir si on veut créer une nouvelle norme de la féminité et de l’homosexualité, ou si l’on veut plutôt se redéfinir et briser les normes. Cette dernière option me semble la plus intéressante.

Comment réagissez-vous face à cette nouvelle génération de femmes très actives, mais qui souvent refusent de se dire «féministes»?
Les jeunes femmes d’aujourd’hui ne rencontrent pas les mêmes blocages que ceux que leurs aînées ont connus. Il faut donc reconstruire la mobilisation à partir des acquis, car les enjeux des femmes d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes que les enjeux des féministes des années soixante-dix. Même si elles ne se disent pas féministes, les jeunes femmes d’aujourd’hui prennent souvent leur place, demandent à être respectées. Je ne suis pas une maniaque des étiquettes. Ce qui m’importe, c’est de voir comment les gens agissent.

Par ailleurs, il faut savoir que beaucoup de femmes se sont battues pour que ça change. L’amélioration de la condition des femmes n’est pas seulement le résultat d’une évolution naturelle ni surtout de la bonne volonté des hommes. Depuis deux ou trois ans, d’ailleurs, des groupes de femmes réapparaissent sur les campus universitaires.

Que dites-vous à ceux qui affirment que le féminisme est mort, ou encore qu’il est allé trop loin?
Ces deux affirmations visent le même objectif: prétendre qu’il n’y a plus rien à faire. L’idée que le féminisme soit allé trop loin reprend une stratégie typique à n’importe quel mouvement conservateur et réactionnaire. Cette démarche me semble si classique que ça ne vaut pas vraiment la peine qu’on s’y attarde.

L’idée que nous vivons aujourd’hui le postféminisme n’est pas non plus recevable. Il y a certainement eu des avancées du féminisme. Mais les femmes ont toujours moins de pouvoir que les hommes au parlement, dans les syndicats, dans les médias. Les grandes fortunes québécoises sont détenues en grande majorité par des hommes. C’est encore un handicap d’être une femme dans notre société.

Selon des études, on constate aujourd’hui encore que les garçons, même très jeunes, ont encore une attitude contrôlante envers leurs blondes. En réalisant une enquête sur le partage des tâches, j’ai également découvert que c’est avec la venue d’un enfant que se creusent les inégalités entre les hommes et les femmes, tant au niveau des tâches domestiques qu’au niveau de la carrière.

Aux États-Unis apparaissent des centres de White Studies (Études blanches) qui cherchent à analyser l’identité blanche. Si nous vivons dans un monde queer où les identités sont nomades, l’homme blanc hétérosexuel ne risque-t-il pas lui aussi de se retrouver minorisé?
Ce n’est pas demain la veille qu’il sera minorisé, mais il est très probable qu’il se sente minorisé! La position centrale des hommes blancs hétérosexuels est en effet contestée. Il est normal qu’ils résistent: ça fait partie de toute lutte politique. On vit dans une société où, pour se faire prendre en considération, on joue à la victime. Les mouvements identitaires ont tablé là-dessus. Que les hommes jouent sur ce registre est donc de bonne guerre.

Mais, quand on regarde les positions de pouvoir dans la société, que voit-on? Des hommes blancs hétérosexuels… Ils ne sont plus tout à fait seuls, par contre!

L’homme blanc hétérosexuel doit-il se sentir menacé par le queer, ou peut-il au contraire y puiser quelque chose de positif?
A travers la pensée queer se dessine une nouvelle façon d’envisager le monde commun. Il faut changer la compréhension de l’universel ou du monde commun. Il faut y inclure diverses expériences. Tout le monde, y compris les hommes, peut y gagner à vivre dans une société plus riche et plus diversifiée. Mais ce n’est pas là l’enjeu.

L’enjeu, c’est de redéfinir le monde commun à partir de la diversité des gens qui y évoluent, et non pas à partir de la seule expérience de l’homme blanc hétérosexuel.

Les Limites de l’identité sexuelle,
Éditions du remue-ménage, 198 p.

Le vendredi 26 février, à l’UQAM, Diane Lemieux participera à un débat sur l’identité des femmes, des gais et des lesbiennes. Renseignements: 987-6587.