Ne manquez rien avec l’infolettre.
Société

Sida : Le réveil de la bête?

Maîtrisée, l’épidémie du sida? C’est ce qu’on a cru. Mais un reportage-choc publié dans le magazine américain Esquire affirme que le cauchemar n’est pas fini, et qu’on a seulement vu la pointe de l’iceberg. Alarmiste? On a demandé à RÉJEAN THOMAS de nous dire ce qu’il en pensait…

«Le virus du sida subit des mutations rapides. C’est un hypermutant, un virtuose du changement de forme, qui modifie spontanément ses caractéristiques en progressant dans les populations et les individus. Les mutations interviennent même au cours d’une infection, et une personne qui meurt du sida est généralement tuée par des souches multiples qui ont toutes pris naissance spontanément dans son corps. C’est parce que ce virus est en constante mutation qu’il sera très difficile de trouver un vaccin contre lui.»
– Richard Preston, Virus (version française de The Hot Zone)

«La seule issue, m’avait-il dit, résidait dans la création d’un système en constante transformation, qui non seulement s’adapte aux nouveaux comportements induits par nos progrès, mais les devance.»
– Maurice G. Dantec, Les Racines du mal

Le 29 janvier 1996, pendant une conférence sur les rétrovirus, à Washington, Emilio Emini, un chercheur de Pennsylvanie, annonça à ses pairs qu’il avait mis au point un cocktail de médicaments capable de stopper le virus du sida. La nouvelle fit le tour de la planète. Une heure après la fin de sa conférence, la valeur des actions du laboratoire pour lequel le docteur Emini travaillait avait grimpé en flèche.

Pour plusieurs chercheurs, cette annonce sonnait «le début d’un temps nouveau». Après des années passées à tâtonner dans l’ombre, on avait enfin aperçu la lumière au bout du tunnel. Certains parlèrent même de l’ère «post-sida», comme si cet horrible cauchemar qui a fait quatorze millions de morts n’était plus qu’un mauvais souvenir.

Or, il semble que nous ayons célébré trop tôt. En effet, non seulement le virus est-il en train de décimer l’Afrique (dans l’indifférence quasi générale), mais il ressurgit là où on le croyait disparu à jamais. C’est du moins ce qu’on peut lire dans un article paru dans le plus récent numéro du magazine américain Esquire. Intitulé The Virus at the End of the World, ce reportage-choc, qui a causé tout un émoi dans le milieu scientifique, affirme que les fameux cocktails sont loin d’être miraculeux; que des patients que l’on croyait guéris se remettent à dépérir; que le taux de mortalité grimpe en flèche, et que les chercheurs paniquent.
Que se passe-t-il? Simple: le virus a muté. On croyait avoir éradiqué le sida. Mais il n’est pas parti: il se cachait. Il attendait dans l’ombre, tapi dans le corps de ses victimes. Et il est revenu, plus fort que jamais. «Le barrage que nous avons construit entre le sida et nous se crevasse, dit la journaliste Laurie Garrett. Et les experts craignent le déluge.»

Les bonzes du magazine Esquire ont-ils raison de sonner l’alarme? Assistons-nous vraiment au réveil de la bête? Nous avons demandé à Réjean Thomas, de la clinique L’Actuel, de lire ledit texte, et de nous dire ce qu’ils en pensait.

«Il y a beaucoup d’affirmations vraies, dans ce reportage, mais c’est tellement exagéré et tellement pessimiste! Tout est noir, dans ce texte-là, même la photo de la page couverture est noire! L’auteure ne s’est intéressé qu’aux aspects négatifs. On pourrait réécrire le même texte en ne mettant l’accent que sur les aspects positifs, sur ce qui marche, sur les progrès accomplis…

C’est vrai, que le virus mute; c’est vrai, que les médicaments ont parfois des effets secondaires pénibles; c’est vrai, que la trithérapie connaît des ratés… Mais de là à dire que, dans trois ans, le VIH sera hyperrésistant, que le taux de mortalité va se remettre à augmenter de façon dramatique, il y a une marge! On ne peut pas faire de telles prédictions.

Ce qui m’énerve, là-dedans, c’est qu’on oublie tout le chemin parcouru. Écoute, on a fait des pas de géant! Il y a vingt ans, on ne connaissait rien du sida. Ensuite, on a découvert qu’il était causé par un virus. Il y a dix ans, on mettait au point l’AZT et, aujourd’hui, il existe une vingtaine de médicaments contre le sida. De plus, entre quinze et vingt nouvelles molécules sont à l’étude présentement. Des chercheurs viennent tout juste de mettre au point des antiviraux de deuxième génération afin d’attaquer les virus résistants. On a accompli des progrès considérables!

J’ai perdu quatre patients au cours des deux dernières années. Or, avant, j’en perdais deux par mois. De 1994 à 1996, on a connu une diminution de 80 % du taux de mortalité. Des miracles, on en voit tous les jours, ici comme ailleurs.

Prends Sylvain, par exemple, un de mes patients. Il y a trois ans, ce gars-là pesait quatre-vingts livres et avait dix T4 (normalement, la moyenne est au-dessus de cinq cents); aujourd’hui, il a quatre cents T4, pèse cent cinquante livres et travaille à plein temps. Son kaposi a totalement disparu, et il a une très bonne qualité de vie. C’est extraordinaire, ça!

On dirait qu’on a oublié que le sida est une maladie mortelle; qu’avant, il suffisait de marcher quelques minutes dans la rue pour croiser des gens amigris, avec du kaposi partout sur le visage. On voudrait que tout soit réglé tout de suite.

Autant on a été triomphaliste en criant: "Le sida est mort!", autant on est fataliste en criant: "Le sida est revenu!" Ces deux positions manquent terriblement de nuance. Les chercheurs qui crient au loup aujourd’hui sont ceux-là même qui se pétaient les bretelles il y a trois ans, et qui voulaient mettre tout le monde sur la tritéraphie. Ils sont passés d’un extrême à l’autre… Avant, tout était rose; maintenant, tout est noir.

Oui, quelques patients périclitent et meurent de maladies jusqu’ici inconnues. Mais ce que le texte d’Esquire ne dit pas, c’est que ces gens étaient extrêmement atteints lorsqu’ils ont commencé leur traitement. Il y a trois ans, ils auraient eu une espérance de vie de quatre mois; on a réussi à rallonger leur vie de trois ans. De plus, certains d’entre eux ne prenaient pas leurs médicaments régulièrement. Or, le sida, ce n’est pas comme le diabète ou la haute pression: il faut suivre le régime à la lettre. Si tu oublies trop souvent de prendre tes médicaments, le virus mute, développe une résistance, et tu peux y passer…

La mutation du virus est effectivement inquiétante. Mais ce qui m’inquiète davantage, c’est d’apprendre qu’à San Francisco on note une recrudescence des comportements sexuels à risque chez les homosexuels. C’est de voir que les médias ne parlent plus du sida, parce que le virus affecte une population marginale: les toxicomanes, les pauvres, les gens qui souffrent de troubles de santé mentale – des groupes moins organisés, moins éduqués, moins revendicateurs. Ça, ça m’inquiète!

Heureusement, il y a des progrès. Prends juste ce qui se passe au Québec. Pendant quatre ans, j’ai tenté de parler à Jean Rochon, et je n’ai jamais réussi. Mais il y a deux semaines, Pauline Marois a demandé à me voir, et nous avons discuté du sida pendant deux heures. Ça ne veut pas dire que tout soit parfait dans le meilleur des mondes. Mais on sent une plus grande ouverture qu’auparavant…»

Cris d’alarme

Quelques citations de spécialistes, tirées du texte publié dans le magazine Esquire.

«En fait, c’est comme si nous étions retournés en 1987, alors qu’il n’y avait pas de traitement efficace contre le VIH.»
– Spencer Cox, séropositif

«Mes patients ne meurent plus de maladies traditionnellement associées au sida [épidémie, etc.]. Je ne sais pas de quoi ils meurent, mais ils meurent. Ils périclitent, et ils meurent.»
– Docteur Michael Saag, superviseur de recherche à l’Université d’Alabama

«Je ne suis pas très optimiste. Je crains que le taux de mortalité ne recommence bientôt à grimper.»
– Docteur Neal Nathanson, directeur du département de recherche sur le sida du National Institute of Health’s Office

«Après dix-huit mois de thérapie, le patient est de retour à la case départ. Le virus du sida n’est pas mort – il est encore là. Que se passe-t-il? Le virus est en train de nous dire quelque chose, mais je ne suis pas assez intelligent pour comprendre quoi…»
– Docteur Steven Wolinsky, de l’Université Northwestern à Chicago

«Actuellement, c’est comme si nous pataugions dans la boue. Nous ne comprenons rien à ce nouveau virus.»
– Mario Stevenson, du Centre médical de l’Université de Massachusetts à Worcester

«Selon nos estimations, le tiers des gens qui sont séropositifs ne le savent même pas.»
– Docteur Helene Gayle, du Center for Disease Control and Prevention

«Les médicaments deviennent de plus en plus coûteux; la moitié des Américains n’y ont pas accès; les Africains sont complètement oubliés; et il n’y a aucune tentative pour développer un traitement plus simple et plus efficace.»
– Dave Gilden, militant gai

Obtenez jusqu’à 40% de plus pour votre prochaine sortie