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Censure et médias de masse : Droit de parole
De la censure, en Amérique du Nord? Noooon. Pourtant, de plus en plus de «médias démocratiques» font leur apparition, se targuant de redonner la parole aux citoyens. Les médias de masse seraient-ils devenus le nouvel opium du peuple?
En février dernier, Chantal Hébert, chroniqueuse politique à La Presse, se faisait offrir de couvrir l’éducation. Son patron, un proche parent de Jean Chrétien, n’aurait pas apprécié les critiques tenues à l’endroit de ce dernier. La journaliste donne sa démission.
Il y a peu de temps, André Noël, de La Presse, s’est fait censurer un texte sur les orphelins de Duplessis, parce que Claude Masson, l’adjoint à l’éditeur, le trouvait biaisé.
À Tampa Bay, deux journalistes chevronnés se sont retrouvés au chômage après avoir étudié d’un peu trop près les effets à long terme des hormones de croissance. Le fabricant d’hormones en question était également annonceur au canal Fox, la chaîne qui employait les deux reporters. L’affaire est devant les tribunaux.
Ces exemples soulèvent de nombreuses interrogations sur les politiques adoptées par les médias de masse. Sont-ils toujours les «chiens de garde de la démocratie»? Nous en avons parlé avec Manse Jacobi, codirecteur de Freespeech TV, une chaîne communautaire américaine entièrement dédiée à la diffusion de projets progressistes.
Vous vous décrivez comme un «média démocratique». Qu’entendez-vous par cette appellation?
Nous voulons être une voix qui permette aux gens de s’exprimer facilement et gratuitement. En France, certains journaux ont été fondés par et pour des citoyens: ils y font la promotion de leur façon de voir les événements de l’actualité, les grèves, les actes de sabotage, etc. Nous croyons qu’il y a une place pour ce genre de politique éditoriale aux États-Unis.
L’appellation «média démocratique» n’est pas anodine. Elle laisse entendre que certains médias sont non démocratiques.
C’est la réalité! Beaucoup de gens croient que nous sommes, en tant qu’Occidentaux, très bien informés, notamment parce que les gouvernements ne contrôlent pas directement les médias, comme c’est le cas dans un régime dictatorial. Pourtant, plusieurs voix ne sont carrément pas entendues dans les médias traditionnels. Nous en savons quelque chose: en 1995, notre diffuseur a été racheté par la multinationale TCI, la plus grosse entreprise de câblodistribution des États-Unis. TCI a aussitôt adopté une politique hostile vis-à-vis de notre diffuseur, qui se spécialisait dans les émissions dites alternatives (qui traitent des conditions de travail, des droits des gais et des lesbiennes, etc.), notamment en multipliant les prix des publicités par 3000! Bref, TCI voulait purement et simplement fermer la chaîne. Nous les avons poursuivis jusqu’en Cour suprême, et nous avons gagné notre cause. Dès lors, nous avons changé notre nom pour Freespeech TV, une façon ironique de tourner en ridicule un pays qui se vante d’être le plus libre du monde.
De quoi traite l’information que vous diffusez?
Du Chiapas aux droits des enfants, en passant par la condition des femmes. En fait, ce qui est frappant, c’est de constater que les sujets abordés dans les vidéos que nous diffusons sont pour la plupart laissés de côté par les médias traditionnels.* Pourtant, les gens sont intéressés: sur notre site Web, nos vidéos sont visionnés entre 40 et 50 000 fois par semaine! À ce titre, notre succès est à la fois réjouissant et inquiétant. Cela montre que les gens ont envie de savoir; mais cela démontre aussi que la presse traditionnelle ne fait pas son boulot correctement. Sinon, nous ne serions pas là!
La censure existe-t-elle en Amérique du Nord? Est-ce vraiment un problème?
Oui, c’en est un. Aujourd’hui les médias de masse n’hésitent pas à éviter l’information qui irait à l’encontre de leurs intérêts. Il ne faut pas oublier que les médias de masse sont d’abord et avant tout des entités commerciales. Le New York Times, NBC, et les autres géants de l’industrie sont des corporations cotées en Bourse, qui ont des comptes à rendre aux actionnaires. Leur objectif premier n’est pas la couverture des nouvelles: c’est de faire des profits. C’est un fait, et ils ne cherchent d’ailleurs pas à s’en cacher. Dans un de nos vidéos, on peut entendre Noam Chomsky disserter sur la question: il considère que la principale fonction des médias de masse, aux États-Unis, est de vendre un public X à un annonceur Y, point à la ligne. Le reste, le contenu, c’est un prétexte. L’industrie regorge de professionnels qui travaillent à découvrir de nouvelles tendances, de nouvelles façons d’accrocher l’audience, et de faire en sorte qu’elle regarde le plus possible de pubs.
Iriez-vous jusqu’à dire que toute l’information de masse est biaisée?
Non, je ne crois pas que tout ce qui émane des médias traditionnels soit mauvais. Je lis le New York Times et le Wall Street Journal, et j’y trouve de très bons articles. Mais si l’on fait une moyenne, le contenu demeure très commercial, très «ciblé».
En 1984, l’ancien éditeur du Washington Post – le deuxième journal en importance aux États-Unis – a écrit un livre qui s’intitulait Le Monopole des médias, dans lequel il s’inquiétait du fait que toute la presse écrite américaine était la propriété d’une trentaine de compagnies. Récemment, le livre a été mis à jour: ce nombre est descendu à quatre ou cinq! C’est dire que tout ce que les Américains lisent passe inévitablement entre les mains de ces quatre ou cinq géants. On est loin de l’idéal démocratique. C’est cette situation que nous décrions!
Vous êtes aujourd’hui très actif sur Internet. Vous offrez de l’espace pour que les gens puissent s’exprimer en vous envoyant leurs reportages vidéo. Internet serait-il le plus démocratique des médiums? Est-ce une panacée pour la liberté d’expression?
En 1996, quand nous avons lancé notre site sur Internet, je me souviens que les dirigeants et l’élite intellectuelle avaient peur de l’explosion du phénomène: ils craignaient le fait que tout le monde pouvait y prendre la parole. Nous, c’est précisément ce qui nous emballait: une structure qui permette de donner le micro à ceux à qui ne l’ont jamais eu.
Mais, personnellement, j’ai des appréhensions face à l’avenir. On entend souvent dire qu’Internet est démocratique parce que tous les sites y ont une présence égale. C’est de moins en moins vrai. Les médias de masse paient des sommes importantes pour que leurs noms soient en tête de liste dans les moteurs de recherche. Internet, qui évoluait à l’origine en marge du phénomène commercial, est aujourd’hui perçu comme un moyen de faire des profits. Je crains que les nouveaux utilisateurs ne connaissent que cet aspect du Web parce qu’ils n’auront pas été éduqués à aller au-delà des sites d’information de masse.
Rendez-vous sur notre site Internet pour consultez des hyperliens sur la censure dans les médias