Depuis cette semaine, les cols bleus de Montréal tiennent une vigile itinérante, en appui à leurs chefs syndicaux emprisonnés «injustement» par les forces du «Kapital».
Depuis deux semaines maintenant que le président de leur syndicat, Jean Lapierre et son fidèle bras gauche, Denis Maynard, logent au chic hôtel de Bordeaux, où les bingos sont pas mal plus délurés qu’au Bingo Mont-Royal.
Ils ont été reconnus coupables à deux reprises, et par quatre juges au total, de «complot en vue de commettre une introduction par effraction à l’hôtel de ville de Montréal dans un dessein criminel» et de «participation à une émeute». Six mois de geôle, c’est-à-dire quatre semaines environ.
Les deux leaders avaient incité, le 13 septembre 1993, plusieurs dizaines de cols bleus (soutenus par 2000 autres), la plupart masqués comme Freddy-the-Halloween-Monster, à foncer sur l’hôtel de ville de Montréal, un bélier de bois en main, et armés de 2 par 4. Une casse de 32 000 $. «On leur a montré ce qu’on est capables de faire, haranguait Lapierre debout sur un camion de la Ville, on leur donne 24 heures», terminait-il avant d’embrasser un casqué.
Le premier juge avait qualifié ce geste d’extorsion. C’était en effet de l’extorsion, pas au sens pénal du terme, mais selon la définition que les dictionnaires en donnent: obtenir sans le libre consentement, par la force. Pour les syndicats, c’était plutôt des «travailleurs qui luttent pour la justice sociale alors qu’elle (la justice, qui a le dos large) laisse impunis des patrons qui mutilent les travailleurs». C’était pourquoi ce grabuge, déjà? Les accidentés des mines? Ah, oui! Pour une hausse salariale…
Les cols bleus mutilés par la Ville? Certainement, monsieur Chose: elle les oblige à faire du surtemps, payé en surtemps, les jours de tempête de neige. Elle leur a accordé la semaine de quatre jours, mais pas au salaire de celle de six jours. Un mois de vacances seulement, et un minable 17 jours de congé de maladie, avec fonds de pension, assurances collectives, permanence et plancher d’emploi. La crasse bourgeoisie dans toute sa cruauté. It’s a shame…
Lundi dernier, la vigile des cols bleus se tenait devant la FTQ, coin Crémazie et Lajeunesse, pour recueillir la répugnance que vous inspire cette justice à double standard qui condamne «lourdement» ceux qui luttent pour un monde juste et équitable. Oui, oui, vous, le contribuable et bénéficiaire des bons et loyaux services des prolétaires du balai mécanique et du râteau. Un autre jour, ils seront sur un autre coin de rue, une dizaine autour d’un nid-de-poule. À vous de les soutenir et de signer leur pétition.
L’art du sophisme
Sophisme: raisonnement faux malgré une apparente vérité. Le jour de leur emprisonnement, les dirigeants des centrales syndicales étaient présents pour soutenir moralement leurs camarades. Et d’y aller de quelques perles, que dis-je, de chefs-d’ouvre de la culture d’exagération des syndicats, de la culture du charriage. Comme dans: «On en charrie, de Lapierre.» Gilles Charland, du Syndicat canadien de la fonction publique: «Quand on regarde les criminels qui sont encore en liberté, qui vendent de la drogue, tuent nos enfants, polluent nos rivières et le ciel, font des profits et jettent des travailleurs dehors au nom du profit. Alors que les gens qui revendiquent une cause juste et honnête pour les travailleurs, on les envoie en prison.» Comme disait Schopenhauer: «Ben, coudonc». Question maintenant: le droit au syndicalisme des cavernes est-il devenu un droit inaliénable face au Code criminel?
Meilleur en aluminium
Qu’on ne s’y méprenne pas: pas question, ici, de dénoncer la prise du pouvoir par les 2 par 4, pour les classes opprimées. Je n’ai rien contre et je suis même partant. D’ailleurs, je conseillerais le nouveau 2 par 4 en alliage d’aluminium. Plus léger et malléable que le bois, il est sans échardes et procure une force d’impact 1,5 fois supérieur au 2 par 4 d’épinette. D’autant plus que ce dernier est fabriqué par ceux qui volent nos frères autochtones et dilapident la richesse collective…
Lapierre et le bras gauche ont posé des gestes illégaux en toute connaissance de cause. C’est-à-dire qu’ils estimaient la cause suffisamment valable pour prendre le risque des conséquences. Comme les felquistes accusés de la mort de Laporte: à défaut d’être coupables, ils s’étaient reconnus responsables. Et ont vécu avec les conséquences. Qu’ils ne viennent pas jouer les victimes d’une justice inique. Après tout, cette justice «très injuste» emprisonne aussi ceux qui ne paient leurs contraventions, tuent des enfants, font pousser un plant de pot dans leur salon, kidnappent, violent, fraudent et conduisent leur char à .09.
Un autre chef-d’ouvre
Lors du premier jugement de culpabilité, en 97, Henri Massé, à l’époque numéro deux de la FTQ, avait déclaré ceci à propos du procès de Lapierre et Maynard: «Cet exercice nous porte à conclure qu’on a voulu servir un exemple pour tenter d’éteindre (…) le militantisme syndical à un moment où le ras-le-bol s’exprime contre les coupures dans les services publics, contre un appauvrissement accentué de la population, contre les profits faramineux et non répartis…»
P. S.: Une question encore, à M. FTQ cette fois-ci: la justice sociale pour laquelle on se bat à coups de 2 par 4, inclut-elle le droit aux syndicats affiliés à votre centrale de signer des clauses orphelin?