Publicité, politique, communication… Les techniques de manipulation de la parole sont aujourd’hui omniprésentes dans les sociétés modernes. Le Français PHILIPPE BRETON, chercheur en sociologie au CNRS et enseignant à la Sorbonne, de passage au Mondial de la Communication à Québec, s’inquiète des répercussions sur la démocratie, qui a placé la parole au centre de la vie publique.
«Il ne changeait pas d’opinion, c’était l’opinion qui changeait en lui, imperceptiblement et à son insu. D’ailleurs, il n’avait pas choisi ses opinions politiques, elles lui étaient venues automatiquement, tout comme, loin de choisir un chapeau ou un vêtement, il prenait automatiquement ce que tout le monde portait. Ainsi, le libéralisme était devenu pour lui une habitude et il aimait son journal tout comme il aimait son cigare après le dîner _ à cause de la légère brume qu’il produisait dans son cerveau.»
_ Tolstoï, Anna Karénine, cité dans La Parole manipulée.
Dans son livre, Philippe Breton considère qu’il existe deux grandes catégories de manipulations. L’une vise les sentiments et s’exerce par les voies bien connues de la séduction. Ainsi, les Grecs nous rapportent l’histoire d’une femme coupable de meurtre, qui s’est dénudée durant son procès et qui a obtenu l’acquittement. Aujourd’hui, la publicité utilise la même méthode de message manipulatoire en nous vendant voitures ou confiseries à l’aide de l’image d’une belle jeune femme.
L’autre manipulation cherche à biaiser notre réflexion, en nous enfermant dans des raisonnements non fondés ou truqués. Par exemple, c’est à coups d’amalgames que les partis d’extrême droite cherchent à nous convaincre que le racisme est basé sur une «réalité scientifique» telle que «l’inégalité entre les races». Des amalgames redoutablement efficaces, martelés avec tant de persuasion que de plus en plus de personnes finissent par y croire dur comme fer.
Comment peut-on faire pour détecter une tentative de manipulation et s’en prémunir?
«Tout d’abord, il faut se donner le temps de revenir sur ce qu’on a entendu ou lu. C’est une règle que je conseille à tout le monde. Il faut surtout éviter d’avoir une réaction instinctive car la manipulation joue toujours sur l’immédiateté de nos pulsions.
Mais ce qui manque le plus, c’est une formation. Nous avons perdu l’habitude de réfléchir sur les messages qu’on nous délivre tous les jours, à un rythme infernal. Nous avons perdu la méthode pour analyser les propos des autres, que ce soit les messages des publicitaires, des politiciens ou des communicateurs professionnels. Cette méthode était la rhétorique, qui a été peu à peu supplantée dans l’enseignement par la linguistique et la communication.»
Mais n’est-ce pas le rôle des médias de filtrer les manipulations?
«Les médias sont malheureusement très mals à l’aise avec les manipulations. Soit ils ne les repèrent pas eux-mêmes, soit ils n’arrivent pas à les contrer. Un exemple: j’analyse dans mon livre une entrevue télévisée de Jean-Marie Le Pen: en l’espace de cinq réponses, le leader du Front National a réussi à utiliser dix-neuf techniques manipulatoires, sans que le journaliste parvienne à l’en empêcher!
Cette impuissance vient du fait que la plupart des journalistes ont une optique libérale de leur métier, considérant que leur rôle est de donner la parole à tout le monde, y compris à ceux qui soutiennent les pires thèses imaginables. Et du fait que les autres, désemparés face à un orateur comme Jean-Marie Le Pen, préfèrent ne jamais lui donner la parole. J’estime que ces deux attitudes sont malheureuses: ce qu’il vaudrait mieux faire, c’est des émissions pour aider les gens à décrypter les messages, à ne plus se laisser manipuler.»
Faut-il alors instaurer des normes pour interdire toute parole manipulée?
«Il y a certaines manipulations qu’on devrait effectivement pouvoir bannir. On commence à peine à limiter la publicité pour les cigarettes, que déjà les marques contournent les interdictions en se glissant dans le sponsoring de sports très médiatisés. Il faudrait se montrer plus ferme, peut-être en renforçant certaines normes juridiques, mais pas avant que ces normes ne soient intégrées dans l’esprit des gens. En réalité, tout dépend d’une évolution des mentalités: une chose toute simple, les gens devraient essayer de devenir moins sensibles à la flatterie. On verrait alors beaucoup de paroles manipulées devenir obsolètes.»
Est-ce la démocratie qui est en jeu?
«Parfaitement. La démocratie, qui a placé la parole au centre de la vie publique, est menacée par la prolifération des techniques qui visent à nous contraindre, sans que nous nous en rendions compte, à adopter tel comportement ou telle opinion. Il est urgent de réagir. On en a une illustration criante ces jours-ci avec le Kosovo. Le régime yougoslave est formellement démocratique puisque Slobodan Milosevic est un président élu par le peuple, mais il ne l’est absolument pas au fond, il suffit de constater le battage de la propagande nationaliste qui se déroule en Serbie pour le vérifier.»
Pour en savoir plus…
«Les habits neufs de la propagande». Colloque à l’Université Laval, le jeudi 1er avril, 8h30-12h15 et 14h-17h30, pavillon La Laurentienne, salle 1435. Entrée gratuite. Renseignements: 656-2131 # 7363.
La Parole manipulée
de Philippe Breton
Éditions Boréal
1997, 220 pages