Société

La semaine des 4 jeudis : De guerre lasse

Une guerre froide, une guerre des mots, une guerre de caractère, une guéguerre comme à l’école. La guerre des chiffres, la guerre des clans, la guerre des bons et des méchants… la guerre confronte les opposants. Quand on est en guerre, il faut choisir son camp. Quand on la regarde, ça dépend.

Prenez ce type, machin Milosevic, par exemple, président d’un pays contre-nature ficelé à l’étroit durant un demi-siècle dans les barbelés du communisme. Interlocuteur honorable durant le conflit qui opposa les Serbes aux Croates, le voici, d’un coup de baguette politique, subitement transformé en citrouille, en épurateur ethnique, en massacreur de minorités. On n’en doutera pas. Mais durant l’intervalle, cette crapule _ dont le portrait conclut désormais le livre officiel des grands criminels de guerre (édition USA) _ a tranquillement fait son petit ménage du printemps dans le dos de caméras plus disposées à explorer les coulisses du Super Bowl et de Miss Lewinsky. Même après le Rwanda, on ne retient rien.

On ne l’a donc pas dit, nos gouvernants qui veulent se gagner la populace avare de ses sous le disent maintenant: «Milosevic est un gros boucher. Nous ne tolérerons plus ce genre d’exactions», ajoutent les démocraties. C’est du déjà entendu pour ceux qui demeurent à l’ombre, au Soudan, en Érythrée, au Timor ou au Tibet!

Quelques esprits facétieux feront remarquer que des mois de négligences ont peut-être facilité la politique du pire. Que cette dernière est aussi celle des marchands d’armes qui, depuis la fin de la Guerre froide, doivent bien trouver quelque part une nouvelle Corée pour fourguer le stock et faire vivre leurs employés. Que psychologiquement, pour arriver à s’accepter, chaque individu a besoin d’un méchant primaire, d’un pire que soi.

À ceux-là, je répondrai que quels que soient ses motifs inavoués, cet humanisme récurrent constitue une certaine évolution depuis le temps où Caïn tuait Abel, où Napoléon dévastait l’Europe dans l’enthousiasme. «Dans l’orgueil des drapeaux et des flammes», comme le disait Rimbaud. Il fut un temps où des hommes qui n’avaient rien d’autre à ronger que des racines ne craignaient pas de quitter pour la gloire ou l’argent une vie dont les plaisirs leur étaient, de naissance, interdits. Aujourd’hui, personne n’est assez idiot pour vouloir mourir à la guerre, sauf quelques volontaires Russes _ qui justement, mangent encore des racines _ et les journalistes. Lorsque E.R. ne suffit plus, on fait la guerre pour tromper l’ennui.

Dans Dispatches, livre paru en 1968 qui inspira Apocalypse Now, Michael Herr, correspondant de guerre, racontait l’ivresse de ceux qui, en marge des conflits, immortalisent la violence des hommes. Ce vertige de la peur, l’accélération du pouls et du temps, ce flirt avec la métaphysique du hasard lorsque la balle vous frôle avait quelque chose de romantique. Ce n’est plus que gloriole médiatique professionnelle.

Au Kosovo, les journalistes qui n’ont pas la chance de jouer avec leurs nerfs jouent avec les nôtres. Car pour ce nouvel épisode de «Ménage à trois», ce roman-savon sur fond de larmes qui embrase les bons, les méchants et les médias, la télé est en panne.

Car les journalistes se sont fait virer de Yougoslavie. Sans images et sans le son, ils n’ont plus grand-chose à dire, rien à montrer. Alors, tels des centaines de Céline Galipeau bloqués à la frontière de la Macédoine, déçus de ne pouvoir s’illustrer, un casque sur la tête d’oiseau et une veste pare-balles sur la bedaine, les journalistes parlent d’eux. Des risques qu’ils courent, des cailloux qu’on leur lance, des insultes qu’on leur crie, du robinet de la douche qui fuit. «Plutôt inquiétant», commente Stéphan Bureau en clignant de l’oil droit. Oui, plutôt inquiétant pour les cotes d’écoute…

Les journalistes sont tout surpris, tout cons. Personne, ni chez les méchants ni chez les bons, ne cherche à les manipuler pour le moment. Chez les Serbes, le passeport supplante la caméra. Ils sont Canadiens, Américains, Français, bref, ennemis et envahisseurs, avant d’être de l’incontournable quatrième pouvoir.

L’information-spectacle a besoin de figurants et de metteurs en scène. Elle n’apprécie pas la pause technique, le blanc. Pour justifier son voyeurisme, le journaliste croit s’être érigé en rempart contre le pire. Milosevic peut être un exterminateur ou un assassin; qu’il refuse de prendre part au cirque des médias, voilà qui mérite le tribunal de La Haye. The show must go on.

Les journalistes sont, disent-ils, «exaspérés devant la rareté des informations en provenance même du Pentagone.» Quelle est la plus grande menace pour la démocratie? Un mercenaire serbe ou un journaliste américain exaspéré?

Alors, ils guettent tout ce qui bouge, la moindre Lada crade, le premier réfugié à franchir les lignes. Celui qui a échappé au feu n’échappera pas à la mitraille des flashs. Faute de saluer de la main sa mère sur CNN, il pourra en bon fils s’inquiéter d’elle devant 200 millions de téléspectateurs. Au Kosovo, on aime sa maman…

Les journalistes lâchent aussi des coups de fil désespérés. Faute de mieux, ils interviewent par cellulaire des gens du cru aux accents terribles, réfugiés dans des caves. Des journalistes ringards qu’on n’aurait jamais entendu, des moyens, des pas bons, des ordinaires qui connaissent là leur minute de gloire. Des médecins et des employés d’ambassades, un brin gênés et non syndiqués, à qui ils cèdent l’antenne de mauvaise grâce pour pas cher, en attendant de reprendre le boulot lorsque les troupes entreront dans Pristina à la faveur d’un fragile accord de paix.

Si bientôt on n’ajuste pas les appareils, ils se déguiseront en valises, en colis, en prêtres, en pompiers, pour prendre des images. Il s’en trouvera un pour recevoir une balle au lieu du Pulitzer. Sa mort sera le scoop de sa vie. Dire qu’il y en a qui croient encore que ce genre de sports extrêmes est plus important que regarder, dans le vent du sud, un nouveau printemps pousser…