Le sous-commandant Marcos : Zorro démasqué?
Société

Le sous-commandant Marcos : Zorro démasqué?

Dans un livre-choc, le journaliste français BERTRAND DE LA GRANGE déboulonne le mythe du très médiatique sous-commandant Marcos. Selon lui, le chef des zapatistes, qui se veut le successeur du Che et le défenseur des Indiens du Chiapas, n’est en fait qu’un antidémocrate égoïste et vaniteux. Enquête solide, ou règlement de comptes?

«En m’opposant son veto, Marcos s’est tiré une balle dans la tête», déclarait en 1996 Bertrand de la Grange, correspondant au Mexique du quotidien français Le Monde, après s’être vu refuser l’accès à une rencontre internationale contre le libéralisme par le sous-commandant Marcos, célèbre tant pour son passe-montagne noir que pour son charisme. «Marcos recherchait la sympathie de la presse. Or, le fait de décréter un veto à mon égard a été très mal vu et ça a commencé à faire s’effriter sa façade», raconte-t-il aujourd’hui pour indiquer qu’il avait vu juste et que le chef de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) s’était alors à tout le moins «tiré une balle dans le pied».

Depuis, Bertrand de la Grange s’affaire à démolir cette «façade» derrière laquelle il juge que Marcos s’abrite. Dans Sous-commandant Marcos, la géniale imposture (Plon/Ifrane), le résultat d’une enquête de trois ans menée sur le terrain avec Maite Rico, correspondante du quotidien espagnol El Paìs, le journaliste français tente de démontrer que le maître d’ouvre du soulèvement zapatiste du 1er janvier 1994 n’est guère plus qu’un imposteur. Il affirme que les Mexicains ont payé pour les frasques de Marcos, et que ce dernier se sert des Indiens du Chiapas, qu’il se targue de représenter, pour parvenir à ses fins.

Des thèses parfois contestées _ certains n’hésitent pas à parler de règlement de comptes _, surtout en France, où Marcos est devenu la coqueluche des intellectuels français, nostalgiques de la belle époque du Che.

À la lecture de votre enquête, on a l’impression que Marcos a manipulé les Indiens du Chiapas pour assouvir sa propre ambition: renverser le régime mexicain au pouvoir…

En fait, on pense que l’un et l’autre se sont mutuellement manipulés dans la mesure où le projet de Marcos et de son organisation, l’Armée zapatiste de libération nationale, n’avait strictement rien à voir avec les indigènes. D’ailleurs, au départ, ceux-ci ne figuraient pas dans les textes de l’organisation! Ce n’est qu’après la rébellion de 1994, sous l’influence de l’évêque de San Cristobal, que l’EZLN s’est rendu compte que ce qui payait, c’était précisément le thème indigène.
Effectivement, il y avait des indigènes qui étaient en p
lein développement politique, mais il ne leur est pas venu à l’idée de renverser le gouvernement! Ils voulaient une série de réformes qui leur auraient permis de mieux vivre; ils voulaient qu’on les respecte. Il y a donc eu des intérêts des deux côtés.

Marcos désirait provoquer la transition du Mexique vers un régime démocratique. Mais selon vous, le sous-commandant n’a jamais été démocrate…

Il suffit de lire les textes qu’il a écrits pour s’en rendre compte. On a enquêté sur lui depuis son enfance. Il a toujours été un type très élitiste, très imbu de lui-même, et très peu démocrate. Il détestait perdre.
Jusqu’au 1er janvier 1994, ses textes évacuaient complètement le concept de démocratie. L’EZLN ne veut pas créer une démocratie, elle veut instaurer une république démocratique socialiste basée sur le modèle cubain. Or, je ne pense pas que le système cubain soit démocratique.
Et ça va beaucoup plus loin… Quotidiennement, à l’égard des gens sur lesquels il exerce un contrôle militaire et politique, Marcos est tout, sauf démocrate. Il y a trente mille indigènes qui ont été obligés de quitter leurs villages sous la pression zapatiste; on leur a fait comprendre qu’ils ne pouvaient pas rester. Il y a des villages où la moitié de la population a dû faire ses valises et quitter. Ces gens perdaient tout: terres, bétail…

En revanche, depuis 1994, cette réforme démocratique se concrétise tranquillement…

Il y a eu un gros débat au Mexique, à savoir si le soulèvement de janvier 1994 avait retardé ou accéléré la transition démocratique. On considère que la rébellion a contribué à la retarder.

Le PRD (Parti pour la révolution démocratique, le parti d’opposition de gauche) était en faveur de la démocratie électorale, mais appuyait quand même les zapatistes. Évidemment, le parti au pouvoir (Parti révolutionnaire institutionnel, PRI) a vu là une ouverture extraordinaire. La rébellion zapatiste lui a permis de dire: «Si vous ne votez pour nous, ce sera le chaos!» En outre, à l’époque, la transition démocratique avait déjà commencé. Il y avait eu une réforme du système électoral, la création de l’Institut fédéral électoral…

Aux élections de 1994, c’est le PRD qui menait dans les zones zapatistes, mais Marcos a donné l’ordre aux zapatistes de s’abstenir de voter, avec le résultat que c’est le PRI qui a finalement gagné les élections. Qu’est-ce que Marcos cherchait? Faire gagner le parti au pouvoir pour aggraver les contradictions et ainsi provoquer la révolution? C’est du léninisme! Du léninisme appliqué dans des circonstances où il y a très peu de chances que ça fonctionne, et qui ne peut qu’avoir des conséquences négatives sur la vie des gens.

Vous affirmez que le soulèvement zapatiste de 1994 a aggravé les problèmes des autochtones.

Des gens qui vivent à l’extérieur du Mexique affirment qu’on ne peut pas faire la révolution sans casser des oufs. Mais quand on est sur place, on se rend compte que les indigènes se disent: «D’accord, on a cassé quelques oufs, mais est-ce que ça va nous donner quelque chose dans quelques années?»

La question est là. Or, dans la région du conflit, l’aggravation de la situation sociale ne fait aucun doute. Et au-delà de la dégradation économique et sociale, il y a une dégradation psychologique. La plupart des gens de cette région ne travaillent pas et ne produisent rien depuis cinq ans. Parce que l’organisation zapatiste a besoin de mobiliser ces gens, de les avoir sous la main à tout moment. À cause de ça, tu ne peux pas les envoyer aux champs…

Je crois que cette mobilisation a fait de la plupart des zapatistes des mendiants permanents. Ils sont devenus totalement dépendants des organisations non gouvernementales (ONG) nationales et étrangères.

Marcos a tout de même eu le mérite de faire sortir de l’oubli et d’internationaliser le problème des Indiens du Chiapas!

La seule chose qu’a faite Marcos, c’est de démasquer l’imposture du pouvoir. Au début, on considérait que son action était positive. Mais elle est devenue de plus en plus inacceptable, parce qu’il reste accroché à son projet politique personnel, et qu’il se fout du reste et des Indiens. Ça peut paraître délirant, mais Marcos est convaincu que, tôt ou tard, il réussira à faire tomber le gouvernement. C’est sa conviction profonde. Et pour ça, il est prêt à sacrifier le bien-être, à moyen terme, des indigènes.

Il a réussi à devenir célèbre mondialement, et je crois que sa vanité a crû à peu près au même rythme, avec le résultat qu’aujourd’hui, il est incapable de repenser sa stratégie. Il a effectivement contribué à démasquer le pouvoir, à dénoncer la fraude électorale au Mexique, la répression, etc. Mais ensuite, qu’est-ce qu’on fait?

Sous-commandant Marcos: la géniale imposture
Plon/Ifrane, 300 p.