Société

Portrait d’une jeunesse engagée : Fauteurs de troubles?

Ils ont vingt ans. Ils ont spectaculairement dénoncé l’AMI et le néolibéralisme. Ils sont prêts à recommencer pour défendre leur droit à une éducation de qualité. Lorsque la cause justifie les moyens, désobéir devient un devoir. Existe-t-il une nouvelle génération qui veut changer le monde ?

Le 25 mai 1998, environ trois cents activistes ont littéralement bloqué tout accès au Centre Sheraton, où se tenait la quatrième Conférence de Montréal sur la mondialisation des économies. La manifestation, baptisée «Opération SalAMI», visait à dénoncer le fameux Accord multilatéral sur l’investissement (AMI), dont on prévoyait les effets pervers.

Après quelques heures de résistance, une centaine de militants sont arrêtés. Principalement accusés de méfait et d’entrave au travail des policiers, quatre-vingt-six d’entre eux ont subi leur procès en mars dernier et attendent patiemment le verdict. Depuis le 16 avril, celui-ci peut tomber à tout moment.

Trois étudiants de l’Université Laval figurent au banc des accusés: Sébastien Bouchard, Sophie Dorais et Jean-François Racine.

Malgré leur jeune âge _ le début de la vingtaine _ l’«Opération SalAMI» ne constituait pas leur première expérience de désobéissance civile: en novembre 1997, alors qu’ils militent au sein de la Coalition Y, un regroupement indépendant défendant le droit à l’éducation, ils occupent l’édifice «G», afin de protester contre la pauvreté. Personne n’avait été arrêté.

Les autorités espéraient-elles qu’une inculpation contribue aujourd’hui à calmer leur ardeur? C’est raté. Depuis leur mise en accusation, Sébastien, Sophie et Jean-François continuent de militer, en prenant part aux actions menées par la Coalition orange, un regroupement officieux d’associations étudiantes qui s’opposent au plan de compressions du recteur de l’Université Laval. Leur participation à l’«Opération SalAMI» pourrait cependant leur coûter cher: ils risquent des amendes substantielles, en plus d’un casier judiciaire.

Ceux qui veulent notre bien
L’«Opération SalAMI» n’est pas un événement isolé. Des gens capables de s’indigner et décidés à élever la voix pour dénoncer le système, il en reste encore. Ne les cherchez pas à l’intérieur des partis politiques traditionnels ou des associations étudiantes officielles; à Québec, les militants sont plutôt disséminés dans divers comités populaires ou étudiants, tels la Coalition orange, le Comité des femmes de l’Université Laval, le Comité populaire Saint-Jean-Baptiste, les Amis de la terre ou encore le Front de réappropriation locale des poteaux…

Épris de grandes idées, la majorité de ces militants opposent le principe de «pauvreté zéro» à la rhétorique néolibérale dominante et, par leurs actions, cherchent à redonner un sens aux mots «société», «citoyenneté» et «démocratie».

Mathieu Dumont (Coalition orange) et Jean-François Racine sont fils de syndicalistes; le sens de la justice sociale, ils l’ont appris au berceau. Sophie Dorais provient d’un milieu aisé où les études et la lecture sont valorisés. Sébastien Bouchard, lui, est un joli cas de figure: engagé dans d’innombrables causes _ lui-même n’arrive pas à les nommer toutes _, il est à la fois fils de policier et la parfaite incarnation de l’intellectuel subversif. Son sujet de maîtrise? La planification de notre appauvrissement par la Banque centrale du Canada…

Économie, écologie, féminisme, chacun de ces activistes caresse une cause qui lui est chère. Politiquement, leur inclination va allègrement de l’anarcho-syndicalisme au marxisme-léninisme en passant par la démocratie socialiste. Tous se rallient cependant sous une série de revendications communes dont la démocratisation des institutions et le refinancement des programmes sociaux par une réforme de la fiscalité.

Sophie Dorais résume l’esprit qui les anime: «Je n’ai pas envie de subir ma vie», dit-elle simplement. Pour cette étudiante de vingt-deux ans, prendre part à des actions militantes revient à affirmer sa liberté d’expression politique. «Je n’ai pas fait [SalAMI] pour poser un geste héroïque, avertit-elle, mais pour participer à un effort de groupe qui aurait un impact.»

Nécessité de déranger
Défiler sous escorte policière en criant «so-so-so-solidarité!», comme ce fut le cas le 24 mars dernier à Québec, ne suffit plus à attirer l’attention des gens. Pour créer un impact, il faut déranger, estiment les militants. Et pour déranger efficacement, il faut… s’organiser. L’an dernier, SalAMI n’a pas agi à l’aveuglette. Les arrestations faisaient partie d’une tactique délibérée qui laissait présager une importante couverture médiatique.

Le calcul s’est avéré exact: la manifestation a fait la une de nombreux journaux et bulletins télévisés. Plus encore, elle a bénéficié d’un traitement médiatique étonnamment favorable aux revendications des manifestants. «Aucun grabuge: 100 arrestations», titrait La Presse, à la une de son édition du 26 mai 1998. Le texte qui suivait exposait clairement les arguments invoqués par les manifestants pour justifier leur action. Le même jour, Le Devoir faisait état d’une manifestation pacifique et spécifiait que certains policiers avaient «utilisé la force avec acharnement» pendant les arrestations, donnant l’exemple d’un agent qui a «tiré un jeune par la tête sur quelques mètres».

À l’Université Laval, la Coalition orange développe elle aussi des stratégies radicales. Après avoir démontré sa capacité à mobiliser plusieurs centaines de gens lors de deux bed-in, la Coalition a convaincu la CADEUL (Confédération des associations étudiantes du campus de l’Université Laval) de lancer un ultimatum à la direction: si le financement de la bibliothèque n’était pas rétabli le 2 avril dernier, les militants étudiants menaçaient d’occuper le siège de l’administration universitaire durant au moins une semaine et d’engorger ses services de télécopie et de courriel.

La réaction ne s’est pas fait attendre. Dans une lettre datée du 30 mars, le vice-recteur aux affaires étudiantes, Claude Godbout, annonce un plan d’orientation qui prévoit le rétablissement du budget d’acquisition de la bibliothèque. L’injection de fonds demeure cependant conditionnelle à l’approbation du conseil d’administration de l’université.

«On était prêts à aller loin et ils le savaient», clame Sébastien Bouchard, y voyant la première victoire de la Coalition orange. Tout comme son compagnon d’armes, Mathieu Dumont se dit convaincu de l’influence du groupe de pression dans ce «volte-face» de l’université.

Du côté de l’établissement d’enseignement, on se fait plus circonspect. Le dossier de la bibliothèque fait jaser depuis plusieurs mois, rappelle Alain Lavigne du service des communications de l’Université Laval. Il présume que l’administration devait s’attendre à divers moyens de pression, mais il n’ose pas affirmer qu’elle était au fait des actions prévues par les étudiants. Celles-ci étaient clairement mentionnées dans l’ultimatum transmis au vice-recteur Godbout, précise pour sa part Nicolas Marchand, de la CADEUL.

L’art de désobéir
Ultimatum, menaces d’occupation et désobéissance civile, pour se faire entendre, la Coalition orange et SalAMI ont privilégié des méthodes drastiques. «La désobéissance civile est une manouvre politique, il ne faut pas voir cela comme un geste posé par une bande de jeunes énervés», insiste Evelyne Pedneault, militante féministe.

De fait, les activistes qui choisissent de participer à une désobéissance civile sont formés par des militants d’expérience. Ces derniers inculquent aux «apprentis» les fondements philosophiques et politiques de la désobéissance civile, et leur présentent des trucs simples qui permettent une arrestation moins douloureuse. Des exemples? Serrer les dents lorsque les policiers exercent des pressions sur les tempes et toujours garder les pouces à l’intérieur des mains.

Lors de ces sessions de formation, on explique aussi aux activistes la teneur des documents que les policiers voudront sans doute leur faire signer s’ils sont arrêtés. Selon Sébastien Bouchard, lui-même formateur en désobéissance civile, les papiers en question imposent souvent des conditions auxquelles personne n’est obligé de se soumettre avant de passer devant le juge de paix. C’est le cas de «l’interdiction de manifester» qui figurerait souvent parmi les fameuses conditions.

Jean-François Racine a beau trouver «assez grisant» de poser des gestes très concrets pour défendre ce en quoi il croit, tous ne sont pas du même avis. Contrairement à M. Racine et à Sébastien Bouchard, qui s’est déjà fait arrêter trois fois, Mathieu Dumont n’est pas friand de ce type d’action. «La désobéissance civile ne me cause pas de problème, dit-il, mais j’ai peur que les gens ne comprennent pas pourquoi on le fait. Je n’irai pas me faire arrêter sans m’assurer que le message va passer.»

Le jeu doit en valoir la chandelle, reconnaissent d’emblée les trois accusés de SalAMI. Le seul fait d’avoir été identifié à cette opération a d’ailleurs posé des problèmes d’ordre professionnel à au moins une des manifestantes rencontrées. «Cela a un impact concret sur notre vie, avoue Sébastien Bouchard. Mais c’est quelque chose qu’on a décidé de prendre sur nos épaules et je crois que cela a valu la peine.»

Les trois accusés de Québec considèrent en effet que le procès fut une véritable victoire politique _ pendant plus de deux jours, rappellent-ils, des experts ont témoigné du danger que représentait l’AMI pour la démocratie _, mais ils doutent qu’il en sera de même sur le plan juridique. Seul Jean-François Racine aurait une chance de s’en tirer, car il a été détenu pendant plus de vingt-quatre heures, ce qui est contraire à la loi.

Rappelons que les militants ont plaidé la «défense de nécessité». En clair, ils arguent qu’ils n’avaient pas le choix de commettre un acte criminel afin d’alerter la population face aux enjeux de l’AMI. Le juge Denis Boisvert a fait remarquer aux inculpés qu’une démarche auprès de la Cour supérieure aurait été tout aussi efficace, mais il a toutefois accepté d’analyser l’argument. «Sous un angle strictement juridique, peu importe son opinion personnelle», précisait La Presse du 17 mars.

Peu importe le verdict, la lutte n’est pas terminée. Les militants de l’«Opération SalAMI» craignent que l’Organisation mondiale du commerce (OMC) revienne à la charge avec un projet semblable à l’AMI. La vigilance est de mise, répètent-ils, tout en se tenant prêts pour la prochaine Conférence de Montréal sur la mondialisation des économies, qui se tiendra dans quelques semaines. Un immense teach-in à saveur progressiste est au programme. La police sera-t-elle au rendez-vous?

Entrevue

Diane Lamoureux,
professeure au département de science politique de l’Université Laval

Sentez-vous un regain du militantisme chez les jeunes?
«Chez les étudiants, oui. C’est la première fois qu’au niveau universitaire, on constate une rupture par rapport au "fatalisme de la coupure". Auparavant, les étudiants croyaient que c’était un phénomène d’époque; ils pensent maintenant qu’il y a des alternatives et qu’ils peuvent proposer des choses.»

Comment expliquer cette résurgence après une génération que l’on a volontiers taxée d’apathie politique?
«Les comités jeunesse des partis politiques ont toujours eu des membres, ce qui démontre que la politique a toujours suscité de l’intérêt. Par contre, pendant un certain temps, les jeunes croyaient moins à la possibilité d’agir collectivement pour changer les conditions d’existence réelles des gens. Ils croyaient qu’ils n’y pouvaient rien. Ce qui est nouveau, c’est que [les actions sont menées] en dehors des institutions établies [les associations étudiantes, par exemple], que ça repose sur la capacité d’agir de militants et de militantes.»

Pouvez-vous situer le mouvement actuel par rapport à celui du tournant des années soixante-dix?
«À la fin des années 60, le discours mettait l’éducation au cour de la société, ce qui est loin d’être la préoccupation majeure du Québec contemporain. Cependant, on voit ressurgir un courant qui privilégie le militantisme au quotidien, la responsabilisation plutôt que la délégation, le refus de l’ordre établi plutôt que la négociation au sein de cet ordre-là. Ce mode de responsabilisation des personnes dans l’action politique revient périodiquement. Ce sont les moments les plus intéressants en terme d’action politique, car c’est là que l’on voit vraiment ce que peut signifier la démocratie: c’est-à-dire la capacité d’agir de concert et de faire changer le cours des choses.»