Visionnement de presse, lundi matin dans les locaux de Radio-Canada. Les grands patrons de la boîte (Daniel Gourd, directeur de la programmation, et Michèle Fortin, vice-présidente de la télévision française) sont là. Le ton est solennel, les visages sont graves, les voix feutrées. Ce matin, on nous présente quelque chose de sérieux, de costaud. Un documentaire consacré au peintre Jean-Paul Riopelle. Et visiblement, on en est très fiers.
Produit par la maison SDA, Sans titre, 1999, collage est l’ouvre d’un tandem gagnant: le réalisateur Pierre Houle et la productrice Francine Forest, surtout connus pour leur excellent travail pour Omertà I et II. SDA voulait faire quelque chose sur Riopelle, et savait que Houle lui vouait une grande admiration. Le réalisateur a donc profité de cette offre unique pour prendre ses distances, avec les séries dramatiques. Après ce hiatus d’un an, il est de retour sur le plateau de Tag, une série sur les gangs de rue, ce qui l’a empêché d’être présent au visionnement de son propre documentaire. Dommage.
Pour décrire ce peintre à la personnalité complexe, et qui refuse obstinément d’accorder des entrevues, Houle a construit son documentaire comme une toile du maître: en employant la méthode de la mosaïque ou, si vous préférez, du collage. Ainsi, on peut entendre les personnes qui ont joué un rôle important dans la vie du peintre (critiques, amis, artistes et, à doses homéopathiques, ses deux filles) tenter de le décrire et de l’expliquer. Ces témoignages sont entrecoupés d’extraits d’entrevues de Riopelle (à l’époque où il était plus loquace), ainsi que de nombreux extraits de films d’archives. Le tout est illuminé par les taches de couleurs spectaculaires du maître. Un véritable spectacle pour les yeux.
Parmi les moments de grâce du documentaire, un bout de film inédit tourné par Pierre Letarte montrant Riopelle déjà vieux, ses mouvements rendus laborieux à cause de l’ostéoporose, travaillant dans son atelier. Il n’est plus debout devant des toiles immenses, mais plutôt penché sur sa table de travail, peignant à l’aide de bombes aérosol. Comme le fait remarquer si justement la sculpteure Roseline Granet (une des meilleures intervenantes du documentaire), «Jean-Paul a adapté sa peinture à son état physique». Il y a quelque chose de très émouvant à voir cet homme à la fois si fragile, mais débordant de créativité, prisonnier de son corps, mais toujours aussi passionné par son art.
Houle aborde aussi la relation amoureuse que Riopelle a entretenue pendant plus de 20 ans avec la peintre Joan Mitchell. C’est le noud de sa vie. Cette relation destructrice sur le plan personnel (disputes mémorables, alcoolisme, rivalité, etc.) s’est avérée très riche sur le plan artistique. Malheureusement, Joan Mitchell est décédée il y a quelques années déjà. Houle a donc dû se contenter (encore) d’images d’archives pour donner la parole à cette femme complexe qui a inspiré l’immense Rosa Luxembourg, tableau qu’on peut aujourd’hui admirer au Casino de Hull.
Le film de Pierre Houle est rempli de bonnes intentions, mais à la fin des 52 minutes, on reste sur son appétit. On aurait aimé entendre Riopelle s’exprimer davantage sur son art, on aurait voulu en savoir plus sur l’époque, sur sa relation avec Mitchell, etc. Bref, on aurait voulu comprendre l’ouvre de l’intérieur. Or, on a le sentiment que le réalisateur est demeuré à la surface, qu’il n’a réussi qu’à effleurer le monument que représente Riopelle. Les producteurs aussi ont sans doute cette impression, puisqu’ils caressent le projet de produire une série sur le personnage.
En terminant, un mot sur l’attitude de Radio-Canada à l’endroit de son public. Après le visionnement de presse, certains journalistes ont fait remarquer que le documentaire aurait pu durer plus longtemps. La productrice Francine Forest a répondu qu’elle aurait bien aimé faire un film d’une heure trente mais qu’après discussion avec Daniel Gourd, directeur des programmes, on en était venu à la conclusion qu’il ne fallait pas effaroucher le public et qu’une heure, comme introduction au personnage, c’était assez. Cette réflexion est profondément décourageante. Ainsi, dans les bureaux de Radio-Canada (une télévision publique et non privée), on pense que 52 minutes consacrées à un des peintres les plus importants du XXe siècle (et présentées à la fin de la saison alors que la programmation régulière est pratiquement terminée), c’est amplement suffisant. Par contre, on n’hésite pas à nous présenter des galas insipides qui durent plus de trois heures et pendant lesquels on voit les mêmes artistes remercier les mêmes personnes ad nauseam. Si ce n’est pas du mépris pour les téléspectateurs, qu’est-ce que c’est?