La fusillade au Colorado : Feu sur la liberté!
Société

La fusillade au Colorado : Feu sur la liberté!

Selon certains bien-pensants, la fusillade du Colorado a été causée par le rock gothique, la télé, Internet ou le féminisme. Pourquoi ne pas interdire les impers noirs, tant qu’à faire?

Faites-vous partie de ces gens qui croient qu’on fabrique un enfant tueur avec un fusil automatique, une cassette Nintendo et un imperméable noir? Êtes-vous de ces libéraux _ au sens général du terme _ qui virent leur capot devant l’horreur?

Dans l’esprit des paranos contemporains, le premier ingrédient de la folie meurtrière, de ces actes insensés commis au Colorado, au Texas, voire ici à Polytechnique, c’est la liberté.
La liberté qu’on accorde au citoyen. La liberté d’acheter une arme. L’effroyable efficacité du cinéma et de la télévision. L’absence de censure.

Le résultat de cette croyance, c’est que la gauche, naturellement encline à ouvrir les chemins de la liberté, se retrouve contrainte à lui tourner le dos. Et qui reprend le flambeau pour se faire une belle jambe dans un délire sophistiqué? La droite dure. George Bush Junior et la National Rifle Association.

La faute à la techno
Quel est le deuxième ingrédient du tueur en série selon les pacifistes du samedi soir? Le progrès! Sans la télévision, le cinéma, Internet, la radio et, pourquoi pas, sans l’imprimerie: pas d’enfants tueurs, pas de tueurs fous, pas de violence.

Le mal viendrait de sa diffusion _ un raisonnement prétendant que la tragédie est précédée par son évocation.

Autre revirement de situation: alors qu’on avait cru améliorer le sort de l’humanité en devenant moins «bête», on aurait fait exactement le contraire! Hâtons-nous donc, et révisons tout cela. Puisqu’il n’y a jamais eu autant de violence qu’actuellement, contrôlons, harnachons, surveillons le citoyen et ses outils. La gauche demande ainsi la disparition de ce qui la stimule.

Troisième ingrédient de la folie meurtrière des jeunes selon les bien-pensants gaucho-réactionnaires: la démocratisation de l’enseignement.

Savez-vous pourquoi un adolescent prend un fusil pour tuer ses petits camarades? Parce qu’on a laissé tomber le vouvoiement. Parce que les professeurs ne savent plus faire preuve d’autorité. Parce que la recette pour éduquer un enfant, la vraie recette, reste celle des Frères de l’instruction chrétienne. Le pensionnat, la vocation, l’encadrement des esprits dans une philosophie de garcette.

Un autre prompt réflexe, devant un carnage comme celui du Colorado, consiste à plonger tête première dans la quatrième mise en garde des humanistes à la petite semaine: les enfants tuent parce que les mères ont déserté le foyer. Haro sur le féminisme! Envolés, les bras moelleux de la tendresse maternelle. Disparue, la sensibilité des mères ménagères. Évaporée, la disponibilité des mamans poules. Les enfants désertent le giron familial par manque d’amour.

L’appréciation des causes de l’horreur par une idéologie archi-réactionnaire parle d’une cinquième cause: le divorce. Les foyers brisés font les enfants tueurs. Et comme un mariage sur deux finit en requête de cour, il y a plein de petits Rambos autour de nous. L’idée prétend que tout allait mieux avant, quand on tenait ensemble des gens qui ne se supportaient plus, parce que les enfants conservaient le cadre rassurant de leur famille. L’élargissement des possibilités conjugales serait donc le maillon fort de la chaîne de la violence.

Histoires à faire peur
Désolé.

La liberté, le progrès, la démocratisation de l’enseignement, le féminisme ou le divorce ne rendent pas les enfants violents. À la vérité, les enfants tueurs naissent dans les choux, quand ce n’est pas tout simplement la cigogne qui nous les apporte. Les enfants tueurs sont créés par cette propension de toutes les époques et de toutes les sociétés à se raconter des histoires sur elles-mêmes.

Nous nous racontons de bien jolies histoires. Et de fieffés mensonges. Nous parlons de liberté en prônant le conformisme. Nous évoquons le progrès quand il s’agit en fait de croissance financière. Nous sommes fiers d’une démocratisation de l’enseignement qui se veut plutôt chaos technique entre des forces économiques. Et le féminisme, je regrette, mais vous voyez de l’équité quelque part, vous? Enfin, pour ce qui est de la permission des couples de disposer d’eux-mêmes, on parle surtout d’un grossier partage d’intérêts et de REER.

Les enfants tuent quand on les oblige à croire des mensonges évidents sur ce que la société n’est pas. Ils prennent ce qui leur tombe sous la main, sortent dans la rue et font éclater la vérité.

Rendez-vous sur notre site pour des liens concernant le backlash culturel qui a suivi la fusillade du Colorado.