Vous souvenez-vous de Foster?
Foster était un charmant castor pour lequel le défunt commandant Cousteau s’était pris d’affection lors de l’un de ses tournages en sol canadien.
Le documentaire était passé à la télé, tout le Québec s’était épris de Foster. Même Michel Rivard parodiait cet engouement pour la bestiole durant ses spectacles.
Séduit par ce charmant document sur l’écosystème du Nord, le gouvernement canadien s’était lancé dans le cofinancement d’un ambitieux documentaire sur le Saint-Laurent et ses affluents.
C’était il y a plus de dix ans; la Calypso, navire aussi légendaire que rouillé, s’était amarrée au port de Québec dans l’enthousiasme général avant de remonter le fleuve jusqu’à son embouchure, accompagnée de l’équipe, caméra sous-marine en main.
Catastrophe.
L’auteur du Monde du silence, qui nous avait habitués aux récifs de coraux luxuriants, aux parades indolentes de myriades de petits poissons luisants, ramenait de nos fonds marins les images catastrophiques d’une vieille anguille borgne squattant une canette de kick-cola, d’un bernard-l’ermite anémique déformé par le mercure.
Peu préoccupé par l’impact de son film sur la réputation de ses commanditaires officiels, Cousteau posait des constats effroyables sur l’état du Saint-Laurent: rien de moins qu’un désert de mort et de merde.
Une petite vague de haine déferla sur le Québec. On suggéra au commandant de retourner à sa gestion immobilière; il y eut ensuite de la déception puis une période de honte salutaire durant laquelle plusieurs projets environnementaux furent mis en branle.
Voici venir le chaud printemps de 1999. L’étrange navire qui accoste tranquillement dimanche dernier au port de Montréal parmi le cambouis et les coliformes fécaux peinards se nomme l’Halcion. Il appartient à la Fondation Cousteau. Les membres de la fondation sont ici pour finaliser une exposition faisant l’apologie de leur organisme qui sera présentée à la Biosphère de Montréal à compter du 21 mai.
À peine débarqués, ses occupants se lancent dans une apologie de la qualité de l’eau du Saint-Laurent. Nous sommes «des gens conscients… L’état du fleuve se compare avantageusement à celui des grands fleuves d’Europe», déclare, débonnaire, un porte-parole de la très médiatisée Fondation Cousteau.
L’oreille me tique. Le fleuve aurait donc tellement changé? La dernière fois que je l’ai regardé de près, c’était avec honte. La honte de regarder passer des centaines de tampons blancs, flottant comme des souris, devant les grands voiliers de l’été Québec 84. La déception de ne pas pouvoir s’y baigner depuis vingt ans.
J’entame donc une petite enquête émotive et peu scientifique sur l’état du Saint-Laurent.
Émotive, car cet immense fleuve vénéré dans lequel je me baignais jadis et chassais l’écrevisse me manque. Je regrette l’Anse-aux-Foulons, d’avant l’infect boulevard Champlain, d’avant les réservoirs d’essence d’Irving… Avant qu’on y éteigne les lampions qui bordaient le dépanneur L’Amoureux…
Mon premier interlocuteur, Mathew Bramley, chimiste chez Greenpeace, peu porté vers l’extrémisme, conteste les commentaires positifs des Cousteau: «Le gouvernement affirme que les rejets directs des industries dans le fleuve ont diminué de 85 % mais c’est parce qu’elles rejettent désormais leurs eaux usées dans le réseau d’aqueduc des grandes villes… Les usines de filtration sont débordées… Les niveaux de mercure et de contamination des sédiments demeurent très élevés, cette pollution historique continue de contaminer la vie marine, les eaux usées ne sont pas souvent désinfectées… Les bélugas crèvent en masse.» Ce triste tableau est-il excessif?
Du côté des organismes paragouvernementaux tels le Centre Saint-Laurent, qui s’occupe exclusivement du fleuve, on estime que le Saint-Laurent fut jadis un grand malade dont l’état s’est amélioré. L’enthousiasme règne chez l’organisme où 150 projets communautaires sont en chantier. Le Centre Saint-Laurent est subventionné par Environnement Canada; on le dit peu autonome des décideurs politiques. Chacune des études sur lesquelles s’appuie l’organisme demeure systématiquement contestée par les environnementalistes.
Alors, sur quoi l’équipe Cousteau, jadis si critique, se base-t-elle maintenant pour se féliciter de la qualité des eaux du fleuve?
Daniel Green, combattant de choc de la Société pour vaincre la pollution, croit détenir l’explication de cette volte-face: «Les fils Cousteau se sont associés à Environnement Canada. Il va y avoir une exposition Cousteau à la Biosphère de Montréal, et la Biosphère, c’est subventionné par Environnement Canada. Ça pullule de fonctionnaires qui proviennent du gouvernement. Or, chez Environnement Canada, après tout cet argent dépensé, on se sent obligé de livrer un fleuve propre même si ce n’est pas vrai.»
«Les Cousteau se décrédibilisent en s’associant à l’État», ajoute Green. «On a tout intérêt à donner une image positive de notre travail. Pas question de parler d’échec après les huit milliards dépensés en quinze ans», chuchote de son côté une source gouvernementale qui requiert l’anonymat. «En fait, le temps où des mesures touchant autre chose que les industries polluantes seront prises n’est même pas encore arrivé.»
Green accuse depuis longtemps Environnement Canada d’entretenir des relations incestueuses avec les industries polluantes, d’utiliser l’argent des contribuables pour museler les groupes environnementaux en les noyautant. Il enrage de voir les Cousteau cautionner de telles attitudes par leur seule présence à la Biosphère. «Près du pont Victoria, à deux kilomètres de l’endroit où se tiendra l’exposition Cousteau, le technoparc déverse des BPC au su du directeur d’Environnement Canada qui travaillait pour la Ville. Pour nettoyer le fleuve, il faudrait d’abord nettoyer le ministère. Les Cousteau trouvent que le fleuve est propre et que nous sommes des gens conscients? Je suis prêt à monter sur un de leurs «zodiacs» pour leur montrer des zones où l’on peut voir la pollution à l’oil nu. Je pense que si Jacques-Yves Cousteau était toujours vivant, il aurait une approche plus critique.»
Depuis leur première visite sur le Saint-Laurent, les Cousteau ont peut-être l’impression d’avoir quelque chose à se faire pardonner. Est-ce au détriment de la vérité et de la qualité de vie des gens d’ici?