Les artistes figuratifs en ont assez d’être les laissés-pour-compte des circuits culturels. Dans la matinée du mercredi 28 avril, ils étaient une trentaine d’artistes de Québec et de Montréal à manifester leur mécontentement devant les locaux du journal Le Soleil. Ils voulaient ainsi signifier leur frustration grandissante à l’égard de ce qu’ils considèrent comme l’hégémonie abusive de l’art conceptuel ou abstrait au Québec, issue d’un triumvirat despotique composé d’universitaires, de critiques et d’organismes subventionnaires.
Pour Chantal Ouellet et Jacques Denis, artistes de la région de Québec, le figuratif est un travail de longue haleine, qui est cependant boudé. «Depuis les révolutions qui ont été nécessaires pour faire bouger le pouvoir académique, on a fermé l’École des beaux-arts et on a rempli les facultés d’art dans les universités, critique Jacques Denis. On a mis les artistes dans un milieu d’intellectuels et, progressivement, on a dépouillé tout le métier de l’art pour le remplacer par un pur discours épigrammatique.»
Le figuratif est un type de peinture qui correspond à des critères particuliers, comme la qualité des matériaux et des supports, le souci technique et la recherche dans la composition et les couleurs. C’est l’illusion d’un réalisme exacerbé qui le démarque de l’impressionnisme et de l’art abstrait. Ces derniers courants mettent plutôt en valeur le traitement des couleurs, la gestuelle et l’interprétation.
La tyrannie du Refus global
Alysouk Lynhiavu, porte-parole des manifestants, accuse l’élite artistique de faire preuve d’étroitesse d’esprit: «Depuis 30 ans au Québec, on a assisté à une ascendance du courant prétendument authentique. Pour citer Alain Finkielkraut, je suis d’accord avec le fait qu’il faut "renouer avec le passé pour comprendre le présent". Le problème, c’est que les universitaires n’ont admis comme seule vérité que ce qui existe depuis le Refus global.»
Jacques Denis, lui, tient toutefois à préciser qu’il ne cherche pas à se distancer totalement des principes du manifeste de 1948 et explique qu’au contraire, il répète le même message, soit la nécessité pour un artiste de rester intègre dans son art, dans sa création, sans tomber dans ce qu’Alysouk Lynhiavu décrit comme les abus des héritiers de Borduas: «La faille du Refus global, c’est sa puérilité, c’est faire ce que l’on veut, quand on veut, faire n’importe quoi et prétendre que c’est bon.» Il prône pour sa part le juste milieu: «On n’est pas là pour faire le procès du conceptuel en tant que forme d’art. On veut simplement parler de liberté. Toutes les formes d’art existent et devraient avoir la même part de reconnaissance. Nous assistons actuellement au règne du dogmatisme conceptuel au détriment des autres formes d’art.»
Les figuratifs, regroupés dans le collectif Rive Gauche Rive Droite, depuis trois ans sous l’égide du mécène Alysouk Lynhiavu, se plaignent de la présence d’un biais universitaire intellectualisant qui se situe dans la mouvance d’un «nouvel art moralisateur officiel» poussé à l’extrême. Ils reprochent aux conceptuels d’avoir cessé d’être des artistes et de s’être travestis en de simples professionnels de la communication vendant des «installations de patates ou des sculptures de steak». Au-delà de l’ironie manifeste, la colère et la déception sont tangibles.
Pour les artistes figuratifs, le combat contre l’hégémonie conceptuelle doit se faire avant tout dans les maisons d’enseignement de l’art. D’après Chantal Ouellet, les professeurs de l’École des arts visuels de l’Université Laval mettent des bâtons dans les roues des étudiants qui veulent faire du figuratif en les ridiculisant, et pire, en initiant un «lavage de cerveaux» qui perpétue la domination de l’art conceptuel chez la nouvelle génération d’artistes.
Marie-Andrée Tardif, étudiante au baccalauréat en arts plastiques, se plaint qu’il n’y a «jamais eu de place pour la figuration à l’Université Laval, peuplée des enfants du Refus global». «Je ne veux pas écoper de la frustration de cette génération-là, qui considère que le figuratif est un esthétisme désuet, qui n’enseigne pas les techniques élémentaires de peinture», ajoute-t-elle.
Une politique culturelle néfaste
La solution pour elle et pour les artistes figuratifs passe donc d’abord par la réouverture d’une École des beaux-arts en dehors du milieu intellectuel, mais aussi par un grand ménage du côté des responsables de l’industrie culturelle au Québec.
Les politiques d’achat des collections publiques (entre autres la collection Loto-Québec) seraient guidées par le même souci de primauté absolue de l’art abstrait, au détriment du reste. Alysouk Lynhiavu fustige: «C’est le conservateur qui décide ce que Loto-Québec devrait acheter et tout ce qu’il achète, c’est de l’art contemporain. Le conservateur est lui-même artiste, il va probablement acheter des ouvres de ses amis.»
Il n’en demeure pas moins que la subjectivité a nécessairement sa place dans l’évaluation des ouvres. Ce que les figuratifs décrient cependant, c’est que leur art serait actuellement évalué en fonction des critères et des paramètres de l’art conceptuel: «C’est évident que ça ne peut pas fonctionner, c’est absurde», s’indigne Jacques Denis. Le peintre estime que cette méthode d’évaluation entraîne de facto la mise à l’index de l’art figuratif, qui ne bénéficierait d’aucune subvention du gouvernement. D’autant plus que ces subventions seraient accordées d’une année à l’autre par et pour une «petite clique d’amis».
Dans ce contexte, les figuratifs se plaignent de servir de faire-valoir: «Il faut arrêter de prendre le public pour des cons. Chaque fois qu’ils ont besoin de sous, ils [les conservateurs] vous offrent des figuratifs comme Rodin au Musée du Québec ou Monet au Musée des beaux-arts à Montréal, car ça fait courir le monde», critique M. Linhiavu. C’est pour remédier à cette situation qu’ils réclament la tenue d’un colloque d’envergure nationale sur l’art à l’aube du prochain millénaire et sur le statut de l’artiste.
Les artistes de Rive Gauche Rive Droite sont confiants que le débat peut se faire de façon sereine et qu’il est d’autant plus nécessaire que la ministre de la Culture, Agnès Maltais, n’est sûrement pas au courant, d’après eux, de l’ampleur de l’hégémonie conceptuelle au Québec. Il importerait donc de lui rendre service en l’informant que «ses fonctionnaires déraillent».
Un retour au juste équilibre
L’objectif de la manifestation devant Le Soleil était donc de rendre publique une bataille qui, pour le moment, ne se fait qu’entre initiés. Les figuratifs ne pensent pas que les médias soient les seuls responsables du manque de reconnaissance dont ils se plaignent, mais ils perçoivent le rôle des critiques d’art comme crucial. Ils accusent ces critiques de faire partie du «complexe artistico-universitaire» qui les muselle. Le public, pensent-ils, a le droit à une couverture équilibrée de la scène artistique.
Dans le Refus global,Paul-Émile Borduas accusait les maisons d’enseignement d’avoir «les moyens d’organiser en monopole le règne de la mémoire exploiteuse, de la raison immobile, de l’intention néfaste». Les figuratifs plaident aujourd’hui leur cause en demandant aux persécutés d’hier de ne pas devenir les persécuteurs de demain.