Société

Guerre au Kosovo : De guerre lasse

À lire et écouter les médias d’ici et d’ailleurs, la Serbie semble s’être levée d’un seul bloc pour défendre l’intégrité du pays. Or, avant les bombardements de l’OTAN, il existait une opposition en Yougoslavie, contrainte aujourd’hui au silence et à l’exil. Nous avons interviewé deux opposants serbes en Europe de l’Est.

Il est une voix de l’opposition serbe, aujourd’hui réfugiée quelque part en Europe de l’Est et dans l’anonymat (que cette personne tient à garder), qui s’élève à la fois contre les bombes de l’OTAN et contre Milosevic. Universitaire rattaché à l’une des institutions de recherche en sciences sociales serbes, mon interlocuteur est aujourd’hui officieusement réfugié politique, coupé de sa famille et de ses amis, qui ne comprennent pas son opposition au régime.

Les dominants, dominés

Qui est responsable de la crise actuelle?
Slobodan Milosevic. Depuis son arrivée à la présidence du Parti communiste serbe, en 1987, tout ce qu’il a cherché à faire est de mettre le pays sous sa domination et sous domination serbe. Cependant, il ne le fait pas par amour pour la nation: seul le pouvoir l’intéresse, y compris celui de dominer les Serbes. Au bout du compte, je crois que les Serbes seront les grandes victimes de Milosevic. Les Slovènes, les Croates puis les Bosniaques ont réussi à se soustraire à son influence. Un jour, le Kosovo ne fera plus partie de la Yougoslavie, fort probablement placé sous la protection de troupes de l’OTAN. Mais les Serbes devront continuer à composer avec Milosevic. Qui les protégera?

Pourquoi alors les Serbes supportent-ils leur bourreau?
Milosevic est perçu comme le premier dirigeant qui ait le courage de défendre les intérêts serbes depuis très longtemps. Le sentiment d’être des perdants, d’avoir été humiliés lors de la Seconde Guerre mondiale est encore très vivace. D’avoir été aussi les grands perdants de la Fédération yougoslave. De plus, avant 1989, les Serbes ont été victimes d’un lent phénomène d’expulsion au Kosovo. Les Albanais rendaient la vie aussi difficile que possible aux Serbes afin que ces derniers quittent la province. Les autorités fermaient les yeux. En 1987, les Serbes du Kosovo ont manifesté pour dénoncer cette situation. Milosevic a vu la police les disperser à coups de matraques. Il est allé leur dire: «Plus personne ne vous battra.» C’est un moment charnière dans la suite des événements. Quand, en 1989, Milosevic a privé les Albanais du Kosovo de leurs droits, l’idée qu’ils méritaient un tel sort était déjà bien ancrée.

Peut-on parler d’une opposition à Milosevic en Serbie actuellement?
Il n’y a plus d’opposition depuis les bombardements. Le degré de dictature s’est intensifié. Tous les médias sont strictement contrôlés; tous les partis politiques sont unis dans leur condamnation des frappes de l’OTAN. Les universités et les médias indépendants, le respect des droits humains, le développement de l’économie de marché, la réduction de l’inflation, tout ce que l’opposition revendiquait est devenu très secondaire depuis que les bombes tombent.

Le rédacteur en chef du seul quotidien indépendant de Serbie a été assassiné il y a un mois. Le régime de Milosevic est-il en cause?
À ses débuts en 1995, le quotidien Dnevni Telegraf n’était pas systématiquement opposé au régime. À un certain moment, il est cependant devenu très critique à l’égard du gouvernement, et très populaire aussi, avec un tirage de cent mille copies. L’automne dernier, il a été interdit de publication. Slavko Curujiva, le rédacteur en chef, a été retrouvé mort devant sa porte à Belgrade. L’enquête n’a rien éclairci, mais Curuvija avait rendu public le fait qu’il avait déjà eu des conversations téléphoniques privées avec Milosevic au cours desquelles il avait averti ce dernier que sa soif de pouvoir conduirait le pays à la ruine.

C’est donc risqué d’exprimer publiquement certaines opinions en Serbie?
Bien sûr. On peut faire aussi des parallèles avec l’Allemagne, après la chute du Troisième Reich. Ce ne sont pas les bombardements qui ont arrêté les Allemands, mais la mort d’Hitler, et le protectorat international instauré après l’armistice.
Des troupes de l’OTAN finiront par être envoyées en Serbie. Il y aura alors beaucoup de victimes. C’est pourquoi je ne peux pas donner mon aval à un tel plan, même si je suis convaincu qu’il s’agit de l’unique remède maintenant. Les Serbes devront être «dégrisés» de manière radicale. Il y a eu la guerre en Bosnie et les Serbes n’ont toujours pas repris leurs esprits, alors… En Serbie, plus personne ne croit en rien. Tout le monde se fiche de tout. Des criminels comme Arkan, le chef des «Tigres» – très actif dans le nettoyage ethnique en Bosnie et au Kosovo _, sont les héros de la Serbie moderne. Tout tombe en morceaux: les universités et le système scolaire, l’Église, la culture. Milosevic doit être définitivement écarté du pouvoir. Il faut trouver ceux qui pourront diriger ce pays, et y implanter des politiques démocratiques.

L’instauration de la démocratie dans les Balkans est-elle une cause désespérée?
Milosevic n’est pas un produit de la culture serbe; il est un pur accident. Il a été élu président du Parti communiste serbe par un comité de onze personnes: six ont voté en sa faveur et cinq contre lui. Tout aurait très bien pu tourner de façon complètement différente. Si l’équivalent d’un Thomas Jefferson avait été élu à sa place, la Serbie serait sur le point de se joindre à l’Union européenne. Avant Milosevic, nous disposions de la société civile et de l’opposition les plus développées de la région. Le danger avec les frappes, c’est que l’idée que la démocratie est mauvaise ne devienne partie intégrante de la mentalité serbe. Les gens se tourneraient alors tout naturellement vers un régime autocratique. Peut-être a-t-on déjà atteint ce point-là à Belgrade?

Peut-on accepter les frappes de l’OTAN quand des dizaines de compatriotes meurent sous les bombes?
Non. Non seulement des gens meurent, mais les bombes sont tout à fait contre-productives. Quand les bombardements cesseront, les Monténégrins déclareront probablement leur indépendance dans les six mois qui suivront. Milosevic voudra sans doute les en empêcher par la force. Il y a aussi trois cent mille Hongrois en Voïvodine. Jusqu’à maintenant, ils se sont montrés très dociles, très silencieux. Mais si le Kosovo et le Monténégro devaient partir, pourquoi resteraient-ils, eux? Qui voudra rester sous la botte de Milosevic?

La souffrance des autres

Svetlana Djuric, 30 ans, et son mari, Nikola, ont lancé City Radio, une station de radio privée à Nis. Mais le 18 août 1998, sept mois avant les bombardements, le gouvernement serbe a fermé la station. Nikola Djuric a été convoqué au tribunal: coupable d’avoir utilisé les ondes sans licence (que seules les stations pro-gouvernement obtiennent). Nous avons rencontré Svetlana à Budapest, quelques heures avant son départ pour les États-Unis, avec sa petite fille de quatre ans.

Avez-vous quitté la Serbie par crainte pour votre vie?
Non. Je suis partie parce que mon mari et moi avions peur pour ma fille et parce qu’il etait devenu impossible de pratiquer mon métier de journaliste en Serbie. Enfin, j’ai eu un peu peur quand j’ai appris que le rédacteur en chef du Dnevni Telegraf avait été abattu. Ça m’a donné froid dans le dos.

Quelles étaient les conditions de vie à votre départ de la Serbie, le 12 avril dernier?
Terribles. J’ai vécu deux semaines dans un abri anti-bombes. J’ai vu ma ville natale touchée par des missiles. Des endroits où j’ai grandi, où j’ai étudié sont en ruine. Au début, je ne pouvais ni manger ni dormir. Une nuit, j’ai entendu 26 missiles tomber. C’était comme dans un film sur la guerre du Viêt Nam. Le plus dur quand on part, c’est de ne pas savoir ce qui se passe, de craindre pour la sécurité de ceux qu’on laisse derrière.

Les médias indépendants en Serbie se sont tus les uns après les autres. La dissidense a t-elle encore une voix?
Les médias indépendants ont tous été bannis, fermés ou placés sous la férule du gouvernement. La police a saisi une partie de l’équipement de la station de radio où je travaillais à Nis. J’ai ensuite écrit pour des médias en ligne, jusqu’à ce que des supporteurs de Milosevic prennent le contrôle du serveur. J’ai aussi effectué des reportages téléphoniques en direct pour le compte de Radio Free Europe à quelques reprises, mais j’ai recu plusieurs appels de menaces anonymes. Avant les frappes, nous trouvions le moyen de critiquer Milosevic. Il y avait de l’espoir. La démocratie serbe a été la première victime des bombes. L’opposition existe toujours, mais elle est devenue silencieuse. Maintenant, Milosevic est vraiment libre de faire ce qu’il veut.

Comment présente-t-on la crise des réfugiés kosovars dans les médias serbes?
Les médias disent que les Albanais fuient parce qu’ils ont peur des bombes de l’OTAN.

Nos médias parlent plutôt de nettoyage ethnique…
Écoutez, je crois qu’il y a de la propagande des deux côtés, y compris à CNN. Je crois aussi qu’il y a une part de vérité des deux côtés. Les Albanais fuient peut-être les bombes de l’OTAN… Mais l’OTAN aurait dû prévoir que cela arriverait. Enfin, je n’ai rien pu voir de mes propres yeux. J’ai rencontré une famille kosovarde à l’ambassade yougoslave en Hongrie et je leur ai demandé s’ils avaient été expulsés de leur maison par la police serbe. Ils m’ont répondu que non.

Pensez-vous que le Kosovo pourra demeurer serbe lorsque les bombes cesseront de tomber?
Je crois qu’aujourd’hui la Serbie est plus éloignée du Kosovo qu’elle l’a jamais été auparavant. J’ai peur que la Serbie ne perde le Kosovo. Je n’aimerais pas que cela arrive. Je ne vois aucun sens à tout cela. Il y a eu des malentendus des deux côtés. Comment l’OTAN a-t-elle pu penser résoudre les problèmes par la violence, par les bombes?

La souffrance des Kosovars dans les camps de réfugiés vous touche-t-elle?
Vous savez, c’est à mon tour d’être une réfugiée maintenant. Lorsque vous êtes vous-même en danger, lorsque vous avez peur, vous n’êtes pas en mesure d’éprouver de la compassion pour la souffrance d’autrui.