Au Québec, le don moyen annuel en 1997 était de 100 dollars. C’est le résultat le plus faible au Canada, où la moyenne est de 170 dollars. Gratteux, les Québécois? Pas si sûr…
Les chiffres de Statistique Canada font du Québec le cancre de la charité. Non seulement le don moyen y est le plus faible au pays, mais entre 1996 et 1997, le montant des dons déclarés a diminué alors qu’il augmentait au Canada. Et le nombre de donateurs a aussi reculé de 8 %, soit la plus forte baisse au pays. Triste performance. Les Québécois seraient-ils plus radins que leurs concitoyens des autres provinces?
«Nous sommes aussi généreux que n’importe qui. Seulement, nos habitudes philanthropiques sont plus jeunes», réplique Daniel Asselin, président de l’Association des professionnels en gestion philanthropique (APGP). Apparemment, l’Église catholique et la Révolution tranquille y sont pour beaucoup. «Avant la Révolution tranquille, il y avait un seul récipiendaire de la charité: l’Église», fait remarquer Éric Pineault, étudiant au doctorat en sociologie. Puis la Révolution tranquille a radicalement tassé l’Église. Comme l’explique René Chicoine, directeur général du Conseil de la philanthropie: «À partir des années 60, nous avons eu l’État providence qui a dit: "On s’occupe de tout." Les Québécois n’ont donc pas pris l’habitude de soutenir les organismes qui les entourent, contrairement aux anglophones qui ont souvent une tradition familiale de charité. Ils ont toujours contribué à leur école, à leur université, à leur hôpital.»
Mais l’État providence n’est pas le seul responsable. Selon Daniel Asselin, la prospérité économique est un phénomène récent chez les francophones. «Il est difficile de développer des habitudes de charité quand il n’y a pas d’argent. Les anglophones et les juifs connaissent la richesse depuis beaucoup plus longtemps. Leurs habitudes de charité sont donc établies depuis des centaines d’années», soutient-il. Par contre, les statistiques actuelles ne montrent aucune corrélation entre la richesse et le don: les deux provinces où le revenu médian est le plus faible, soit Terre-Neuve et l’Île-du-Prince-Édouard, sont également les plus généreuses, avec des dons médians de 270 $ et 260 $.
Autre facteur souvent invoqué pour expliquer les statistiques: elles sont basées sur les reçus pour fins d’impôt. «Les Québécois, dont les habitudes de don ne sont pas aussi structurées, demandent moins souvent ce reçu que les anglophones», affirme Daniel Asselin. Étudiant au doctorat en sociologie à l’UQAM et auteur d’un rapport sur l’état de la charité au Québec, Éric Pineault s’interroge aussi sur la différence que pourraient faire les dons non déclarés. «Il y a peut-être beaucoup de petits dons _ des vingt ou des trente dollars _ pour lesquels les gens ne demandent pas de reçus pour fins d’impôt. De plus, les petites loteries et les bingos organisés par les paroisses ou pour certaines causes ne sont pas comptés, malgré leur importance.»
D’ailleurs, comme le souligne sour Nicole Fournier, directrice générale de l’Accueil Bonneau, le don en argent n’est pas tout. «Et ce qui est donné en services, en temps, en produits? Cela n’est pas comptabilisé. Nous sommes des gens capables de don à partir de nos mains, de nos actions», affirme-t-elle.
Là encore, l’idée ne résiste toutefois pas aux statistiques: une enquête nationale sur le don, le bénévolat et la participation, réalisée en 1997, montre que le Québec détient le plus bas taux de bénévolat, avec 22 % de ses habitants, soit près de 10 % sous la moyenne canadienne. «Dans les années 60, les syndicats sont arrivés, omniprésents. Ils voyaient les bénévoles comme de la concurrence et les ont poussés hors des hôpitaux et des écoles. Or, une fois qu’on l’a éliminé, il n’est pas évident de réimplanter le bénévolat», explique René Chicoine.
Une bonne note au tableau, toutefois: les bénévoles québécois font en moyenne 150 heures de bénévolat par année, soit une heure de plus que la moyenne canadienne.
Télé-réponse
Outre la petitesse de leurs chèques, quelle sorte de donateurs sont les Québécois? «Ils sont plus émotifs et donnent sur des coups de cour», croit sour Nicole Fournier. Ce phénomène, Gérard Briand, coordonnateur de la collecte des fonds pour le secteur français de Développement et Paix, le constate régulièrement: «C’est manifeste dans notre campagne de sollicitation postale. Du côté francophone, les gens répondent plus rapidement pour faire un geste spontané. À la même lettre, les donateurs du côté anglophone répondent davantage par un don mensuel. On y voit toute la spontanéité et le tempérament latin des Québécois.»
Cette prétendue spontanéité fait sourire Éric Pineault: «Personne ne se lève un bon matin avec l’impulsion de faire un don. Les gens réagissent à des pubs qui font partie de campagnes de marketing bien organisées. La seule spontanéité, c’est que la campagne fonctionne ou pas.»
Les Québécois seraient d’ailleurs plus sensibles aux causes très télévisuelles, comme le verglas, le Saguenay ou les appels à l’aide internationale lors de catastrophes. Encore une fois, Gérard Briand l’a constaté lors de la levée de fonds pour l’ouragan Mitch en Amérique centrale, l’hiver dernier. «C’était une campagne très télévisée. Dès que les images ont été lancées, la réponse a été instantanée ici. Mais à la même campagne du côté anglophone, la réplique a été moins spectaculaire. Ils attendent avant de réagir.»
Dans le paysage de la charité québécoise, Centraide occupe une place de choix, tant par l’ampleur des fonds mobilisés _ plus de trente millions de dollars ramassés en 1997 _ que par le soutien qu’il apporte à 250 organismes triés sur le volet. L’organisation a souvent été critiquée pour sa «bureaucratisation de la charité». Il semble pourtant que ce second palier administratif soit nécessaire. «Les organismes auxquels Centraide contribue sont souvent de petits groupes communautaires, qui n’auraient pas les moyens de se financer eux-mêmes, explique René Chicoine. Plusieurs d’entre eux ne reçoivent que 30 000 ou 50 000 dollars de Centraide. Mettre sur pied une campagne de financement pour si peu est absurde: elle grugerait les 50 000 dollars en partant.»
Au Québec, Centraide refuse d’implanter le système de don désigné, qui existe depuis plusieurs années à United Way, son équivalent canadien et américain. Le don désigné permet au donateur de décider du profil de la cause à laquelle il veut contribuer en donnant à Centraide. «Si les gens avaient la possibilité de choisir, chaque organisme faisant partie du réseau de Centraide devrait alors se faire connaître afin d’attirer les dons. Or, nous avons beaucoup de petits organismes qui ne sont pas connus du tout et qui n’ont pas les moyens d’organiser une campagne. Comment ferait-on, par exemple, pour que Je Passe Partout, un organisme de soutien en milieu scolaire dans le quartier Hochelaga-Maisonneuve, puisse continuer?» explique Lucie Rémillard, directrice de la campagne Centraide. D’ailleurs, selon Éric Pineault, le principe de Centraide consiste précisément à éviter un choix personnel des causes. «Il faut éviter que le marché sélectionne les causes les plus sexy. Si on laissait la clientèle choisir, plusieurs organismes disparaîtraient», prévient-il.
Mais en empêchant les gens de choisir leur cause, Centraide n’enlève-t-il pas un peu du plaisir de donner? «Un don à Centraide n’empêche pas de donner à une autre cause», rétorque Lucie Rémillard. Et la formule de Centraide semble plaire, puisque les fonds ramassés lors des campagnes annuelles augmentent depuis 1993. On ne peut donc imputer à l’organisme la piètre figure charitable du Québec. «Ce sont là de fausses excuses, soutient René Chicoine. Le problème, ce n’est pas Centraide, c’est le manque d’habitude du don régulier chez les Québécois.»
Sélection naturelle
Les causes charitables se multiplient à un rythme effarant. Mais comme le montant global des dons, lui, augmente à peine, la part de chaque organisation diminue chaque année. Ainsi, en 1980, on comptait environ 68 000 dollars par organisme. En 1994, ce montant était tombé à moins de 33 000 dollars. La lutte sur le marché du don est féroce.
Pour attirer l’attention du donateur potentiel, sollicité de toutes parts, les organismes doivent faire des pieds et des mains. «Il faut désormais avoir de meilleurs outils de marketing pour bien vendre nos organismes, admet Daniel Asselin, président de l’Association des professionnels en gestion philantropique (APGP). Nous vivons dans une société de marketing. Nous ne pouvons plus faire fi de cet aspect.»
N’empêche que la concurrence accrue entre les organisations charitables entraîne une sélection naturelle. «Comme dans le marché des produits, beaucoup d’organismes vont disparaître, faute de financement», reconnaît René Chicoine, directeur général du Conseil de la philanthropie. Le hic, c’est que les organismes qui survivront ne seront probablement pas ceux dont la cause est la plus pertinente, mais bien ceux qui ont la meilleure campagne de marketing, comme le souligne Éric Pineault, étudiant au doctorat en sociologie: «Le don, c’est de moins en moins une question de valeurs. Quand ils décident de la cause à laquelle ils donnent, les gens choisissent un peu comme ils le feraient entre du Crest et du Colgate.»