Les artistes québécois en France : Trois petits tours…
Société

Les artistes québécois en France : Trois petits tours…

Quand un artiste québécois pose le pied en France, les médias d’ici crient souvent au triomphe. Dans les faits, les success stories des nôtres à Paris sont des exceptions qui confirment une règle séculaire: les Français s’intéressent très peu aux autres. Le journaliste LOUIS-BERNARD ROBITAILLE en témoigne.

Correspondant à Paris depuis un quart de siècle, Louis-Bernard Robitaille a pour tâche d’expliquer la France et ses étranges mours aux Nord-Américains que nous sommes. Inversement, une part importante de son travail consiste à rendre compte de l’impact des artistes québécois qui traversent l’Atlantique pour tenter leur chance à Paris, une ouvre dans leurs valises et l’espoir au cour. Et, régulièrement, le journaliste de La Presse ne se gêne pas pour remettre les pendules à l’heure…

D’un côté, il y a d’authentiques succès québécois dans la Ville-Lumière, et de plus en plus – Robitaille évalue à environ une dizaine ces heureux élus, «et maintenant, ce sont de très grosses affaires»: de la locomotive Plamondon et la gang de Notre-Dame de Paris à Isabelle Boulay, de Robert Lepage au dernier success story en date, celui d’Anthony Kavanagh, qui prendra d’assaut l’Olympia, l’automne prochain. Ce qui serait un exploit même pour un humoriste pur pastis.

De là à croire que dès qu’un Québécois pose le pied en France, c’est le triomphe… N’a-t-on pas tendance, parfois, à grossir les réactions, de ce côté-ci de l’Atlantique? «Il y a des choses qui sont très exagérées, c’est sûr, opine Louis-Bernard Robitaille, de passage à Montréal pour la parution de Et Dieu créa les Français 2 (Éd. Robert Davies), un recueil de ses chroniques et de quelques textes inédits. Je pense qu’il y a des journalistes qui ne font pas tout à fait leur boulot. C’est pas compliqué, ce qui se passe: des artistes se pointent à Paris, vont dans des endroits où personne ne les voit – font par exemple un showcase dans un hôtel. Ils ne font aucune télé, personne n’en parle. Après, leur agent téléphone à un journaliste, lui raconte que ç’a a été un triomphe, et le journaliste prend ça pour de l’argent comptant…»

«Il y a de faux événements, quand même. Par exemple, un chanteur peut se faire inviter dans un festival et performer devant 10 000 personnes, ou 200 000 à la Fête de L’Humanité. Mais il a été inscrit au programme, a devant un public captif, and that’s that. Il n’y aura jamais de lendemain. On sait qu’il s’est passé quelque chose quand on a pris un théâtre, qu’on l’a rempli pendant un certain temps, qu’il y a eu des papiers dans les journaux et des passages à la télé. Mais il y a des endroits où ça ne veut rien dire. Quelqu’un me parle d’un humoriste qui est passé au Caveau de la République, une boîte de chansonniers ringarde, out depuis 20 ans…»

Hors de Paris, point de salut
Car il ne suffit pas de faire une saucette en France pour être remarqué. Hors de la capitale (ou des grands festivals), point de salut: méfiez-vous des dossiers de presse constitués d’articles parus au fin fond de la province! «Il y a une douzaine de bons médias, point», précise le journaliste. Et il y a Paris et Paris. Il faut se produire dans les bonnes salles. Et devant les bonnes personnes… «Il arrive de temps à autre, quand un spectacle ne marche pas, qu’on vide la Délégation du Québec, l’Ambassade du Canada ou la Maison des étudiants pour remplir la salle. Et encore… Pour réussir, il faut d’abord que le milieu professionnel français s’intéresse à vous: un directeur de théâtre, un imprésario… Deuxièmement, il faut obtenir des papiers, se faire voir dans les médias.»
Et tout dépend du secteur concerné. Du côté des variétés, les succès fracassants des Plamondon, Dion et compagnie ont pavé la voie aux autres. «Le milieu professionnel prend les variétés québécoises très au sérieux. Aujourd’hui, il y a tellement d’échanges qu’un artiste qui débarque de Montréal est mieux placé que quelqu’un qui viendrait de la province. Mais pas parce qu’on aime le sirop d’érable! C’est une question d’intérêt, pas de francophonie.»

C’est une tout autre histoire en cinéma. Un «désastre». Depuis les succès «de folklore» des comédies de Gilles Carle, aucun film d’ici n’a réussi à percer le marché français, à l’exception notable du Déclin de l’empire américain. Même chose pour l’édition en littérature générale (sauf pour le succès des Filles de Caleb, drainé par les quatre millions de téléspectateurs de la série d’Arlette Cousture.

Quant au récent Salon du livre, Louis-Bernard Robitaille constate que sur le plan médiatique, l’opération a réussi au-delà de toutes les espérances. Mais, parmi l’énorme contingent de 214 écrivains qui ont déferlé sur Paris, combien en profiteront concrètement? «D’après moi, ça va servir à trois ou quatre auteurs, ceux qui ont été les plus mentionnés.»

Autrement, pour la littérature québécoise dans son ensemble, mieux vaut ne pas se bercer d’illusions. Impossible de vendre des livres en France si on n’a pas pignon sur rue à Paris. Les médias ne parleront pas d’un bouquin édité par une maison inconnue, en sachant qu’il n’est pas disponible en librairie – sauf quelques exemplaires à La Librairie du Québec. «Il y a une maison d’ici qui se spécialise dans ce genre de blague: oui, oui, on est diffusé par untel en France. Mais ça fait plaisir aux auteurs, qui sont volontiers crédules…»

Et oubliez le cousinage, cette croyance que la France nous doit quelque chose en souvenir du bon vieux temps où nous étions sa colonie… Louis-Bernard Robitaille est tombé des nues en voyant, dans la brochure de l’Association nationale des éditeurs, la France désignée par la douce périphrase de «Mère Patrie». «Le Québec, c’est un pays étranger pour la France, rectifie-t-il. Comme la Belgique. Combien de romans belges sont publiés en France par an? Trois ou quatre.» Le milieu littéraire québécois attendrait donc trop de l’Hexagone, et s’illusionnerait en pensant qu’une langue commune est gage de l’intérêt des Français. «Franchement, est-ce que l’imaginaire d’un pays comme la Belgique ou le Québec, ça les intéresse? Pas tellement. Si c’est génial, peut-être… Le seul pays qui intéresse les Français, c’est les États-Unis.»

Sur un autre front, Louis-Bernard Robitaille a créé quelques remous, l’automne dernier, dans La Presse sur l’efficacité plus que douteuse de nos gouvernements dans leurs opérations pour percer le marché culturel français. Pas tant dans les secteurs très subventionnés que dans les domaines plus commerciaux. «Quand il est question de réussir dans le privé, les fonctionnaires sont malvenus. Honnêtement, quand est-ce qu’ils ont trouvé une vraie galerie à un artiste? Pas souvent, ou jamais. Un centre culturel en banlieue, c’est comme rien. Ou alors, ils se raccrochent à une vedette qui a déjà réussi sans eux. Si Lepage se pointe, tout le monde débarque: l’ambassadeur du Canada, le délégué du Québec, parce qu’ils essaient de se greffer sur son succès. Mais pour l’artiste parfaitement inconnu, ils sont incapables d’attirer trois journalistes français.»

Ces articles ont valu au journaliste plusieurs lettres ouvertes d’artistes subventionnés (dont Denis Marleau et Robert Lepage), et la mine revêche de quelques chargés culturels, dont les «huit chefs de service du Centre culturel canadien», pas habitués à ce traitement. «Il y a une loi du silence dans les médias. On ne peut pas passer notre temps à dire: ça marche pas. Alors, on y va. Et puis, ça donne l’impression que les affaires ont bien marché.» Robitaille évoque certains déjeuners de presse avec les journalistes québécois postés à Paris, «qui avaient faim ce jour-là», comme seuls conscrits. «Puisque les journalistes écrivent là-dessus après, ça donne l’impression aux lecteurs d’ici qu’il y a eu un événement. Or, il n’y a pas eu d’événement du tout! Un artiste fait une exposition au Centre culturel canadien, et il y a là Le Devoir, La Presse, La P. C., un petit bout de Radio-Canada, et c’est tout.»
Voilà: un lecteur averti…