Société

Les aires protégées : Terre aux abois

Qu’ont en commun le Honduras, la Mongolie et le Burkina Faso? Ils protègent 10 % de leur territoire à des fins de conservation écologique. Le gouvernement québécois se félicite d’avoir annoncé la création de trois nouveaux parcs, ce qui lui permettra enfin d’atteindre le… 3 % d’aires protégées!

Dans le cadre de sa campagne Espace en Danger, qui dure depuis 1989, le Fonds Mondial pour la Nature évalue les provinces canadiennes pour leurs efforts de protection des milieux naturels. Cette année, l’événement a été complètement éclipsé par le film de Richard Desjardins, qui retenait alors toute l’attention. Ça n’a pas empêché le Québec de mériter une note de F à son bulletin environnemental. Difficile de faire mieux puisqu’en quatre ans, les parcs ont relevé de quatre ministres différents!

Même les projets les plus simples ont eu de la difficulté à avancer. Un exemple? De passage à Sainte-Foy en novembre dernier, Paul Bégin, qui était alors responsable des parcs, annonçait la création de nouveaux panneaux d’identification, sculptés et peints par des artistes. Les parcs ont depuis été transférés à Guy Chevrette, ministre des Transports, qui a mis sur la glace la production de ces panneaux parce qu’ils sont trop éloignés de la signalisation routière habituelle…

Rattrapage
L’art aura peut-être écopé du changement de ministre, mais depuis le début de l’année, les choses se rétablissent et les annonces se multiplient. Il y a d’abord eu, en février, le projet du parc Plaisance, un petit terrain de 36 km2 situé en Outaouais. Cette semaine, c’est au tour d’un grand projet de parc de faire l’objet d’audiences publiques. Avec ses 535 km2 de prévus, le parc de la Rivière-Vauréal (île d’Anticosti) a tout le potentiel pour devenir un parc de calibre international, selon Nathalie Zinger, directrice pour le Québec du Fonds Mondial pour la Nature.

L’Union Québécoise pour la Conservation de la Nature (UQCN) et le Fonds s’entendent toutefois pour dire que le projet actuel, qui ne protège que 7 % du territoire, devrait être plus généreux. Il inclut deux des sept canyons de l’île, dont seulement un complètement. «Ce découpage va à l’encontre de toutes les directives de la communauté scientifique, raconte Nathalie Zinger. C’est un milieu calcaire, donc très fragile. Il faut absolument que les affluents de la rivière du deuxième canyon soient protégés, sinon, il sera menacé. Il ne suffirait que de 40 km2 de plus pour avoir les deux canyons complets!» On reproche aussi au projet de laisser de côté plusieurs écosystèmes intéressants.

La déception des groupes environnementaux au sujet des limites des parcs Plaisance et Vauréal ne devrait pas se reproduire le mois prochain, lorsque ce sera au tour du parc des Hautes-Gorges-de-la-Rivière-Malbaie (Charlevoix) de faire l’objet d’audiences publiques. «De prime abord, explique Nathalie Zinger, le projet semble suffisant. C’est ce qui est mis de l’avant depuis des années. Ce parc viendra s’ajouter aux deux autres déjà existants dans la région et, ensemble, ils répondront adéquatement à la tâche de conservation.»

En plus de ces trois projets de parc, qui seront finalisés et officialisés d’ici un an, le gouvernement a renforcé le mandat de conservation du parc du Mont-Tremblant et étendu le parc d’Aiguebelle (Abitibi). D’ici peu, il annoncera l’agrandissement des parcs du Mont-Saint-Bruno et du Mont-Orford. De plus, il a débloqué 50 millions sur cinq ans pour réinvestir dans les infrastructures des parcs existants. Même le budget annuel a augmenté, passant à 15 millions. Mais c’est bien peu quand on songe que le Musée de la civilisation a un budget comparable.

Les travaux en vue de la création du premier parc nordique québécois ont aussi été enclenchés. Ainsi, le parc du Cratère-du-Nouveau-Québec, promis depuis la Révolution tranquille, pourrait devenir le 23e parc provincial. Jean-Pierre Guay, de la direction des parcs, explique: «Il n’y a pas d’échéancier défini, on se pratique avec le Cratère-du-Nouveau-Québec. Tout est différent au nord: les modalités de gestion, l’accès, etc. C’est beaucoup plus complexe qu’au sud!»

En attendant, le Fonds Mondial pour la Nature est catégorique: l’effort actuel du gouvernement en faveur des aires protégées est un «minimum nécessaire» pour la sauvegarde de nos milieux naturels. «C’est le gouvernement lui-même qui s’est engagé, en 1992, à développer son réseau pour que toutes les régions naturelles du Québec soient représentées par un parc, affirme Nathalie Zinger. Actuellement, 60 des 75 régions naturelles de la province sont peu ou pas du tout représentées! On est loin du compte.»
Ironiquement, c’est Lucien Bouchard, lorsqu’il était ministre fédéral de l’Environnement, qui a été le premier politicien canadien à s’engager à compléter son réseau d’aires protégées…

La forêt boréale
Lorsqu’on lui demande de décrire la situation de la forêt boréale au Québec, Nathalie Zinger répond: «Pathétique!» Puis, elle ajoute: «Le Québec possède l’un des derniers grands écosystèmes forestiers naturels de la planète, il a donc un devoir moral de protéger cette ressource.»

À la fin du mois de juin, le film de Richard Desjardins, l’Erreur boréale, sera rediffusé à la télévision. Ce sera l’occasion, pour la Coalition sur les forêts vierges nordiques (qui regroupe des organismes syndicaux, environnementaux, autochtones, etc.) de faire entendre son message. Une des revendications du groupe: la création de nouveaux parcs. Pierre Dubois, coordonnateur de la Coalition, explique: «Il faudrait plusieurs grands parcs de 1 000 km2 pour suffire à la tâche. C’est impressionnant, 1 000 km2, mais ce n’est que 30 km par 30 km… Il faut absolument qu’il y ait un moratoire sur l’attribution des droits de coupe, sinon, il faudra racheter ces droits pour créer les parcs. Malheureusement, le gouvernement n’est pas très ouvert à nos demandes…»

La Coalition prépare actuellement un spectacle bénéfice qui sera présenté le 11 juin au Grand Théâtre de Québec. «Plusieurs artistes seront présents pour nous aider dans notre lutte. On n’a pas les moyens de ceux d’en face…», raconte Pierre Dubois.

En attendant, c’est 0,2 % de la forêt boréale québécoise qui est protégée, alors que l’Ontario en protège 12 %. «Ce gouvernement s’est assis avec l’industrie, les communautés locales et les groupes environnementaux, raconte Nathalie Zinger, et ensemble ils ont trouvé le moyen de protéger la ressource sans qu’il y ait de pertes d’emplois. Ils ont réalisé cela en quatre mois et deux des gros joueurs présents étaient nul autres que Tembec et Domtar, deux entreprises québécoises!»

Aucun parc spécifique n’est encore prévu par le gouvernement du Québec pour protéger une portion de notre forêt boréale. Il semble qu’on ne soit pas sorti du bois!