Patrick Moore : Greenpeace est-il dépassé?
Société

Patrick Moore : Greenpeace est-il dépassé?

PATRICK MOORE rigole quand il entend des environnementalistes crier que la planète est en péril. Selon le cofondateur et ancien dirigeant de Greenpeace, les militants écolos se sont fait prendre à leur propre jeu et ont complètement perdu la carte. Dernier exemple en liste, selon lui? L’Erreur boréale, le film de Richard Desjardins et Robert Monderie…

Il est plutôt rare qu’un militant écologiste de la première heure soit convié à donner des conférences devant un public composé d’industriels forestiers, et, qui plus est, dans le cadre de leurs propres congrès. C’est pourtant une tâche dont s’acquitte régulièrement le Canadien Patrick Moore, docteur en écologie et cofondateur du mouvement Greenpeace International. En avril dernier, d’ailleurs, l’Association des manufacturiers de bois de sciage du Québec l’avait invité à venir réfuter les arguments du film de Richard Desjardins et Robert Monderie, L’Erreur boréale, lors de son assemblée annuelle. L’écolo aurait-il troqué sa chemise de chanvre contre un complet trois pièces?

En quittant la direction de Greenpeace pour fonder Greenspirit, une firme de consultation environnementale, Patrick Moore est plutôt, selon ses termes, passé «de la confrontation au consensus». Il dit avoir laissé derrière lui les belles années du militantisme-choc pour entreprendre un projet plus réaliste: concilier respect de l’environnement et réalité économique. Nous l’avons joint à sa demeure de Vancouver.

En 1971, vous avez participé à la création du mouvement Greenpeace. Dans quel but le mouvement a-t-il été fondé?
Greenpeace est né d’une convergence du mouvement pacifiste, très populaire à la fin des années soixante, et du mouvement écologiste, qui, à l’époque, commençait à peine à émerger. Notre première campagne avait pour but de stopper les tests nucléaires du gouvernement américain en Alaska. À l’époque, Greenpeace était un mouvement intéressant, en harmonie avec l’air du temps, et qui dénonçait des problèmes occidentaux graves. De plus, c’était la première fois dans toute l’histoire de l’humanité que des humains se souciaient du sort de l’environnement, ce qui constituait un formidable pas en avant.

En 1986, vous avez quitté la direction de Greenpeace. Pourquoi?
Chaque matin, durant les quinze ans que j’ai passés sur la ligne de front du mouvement, je me réveillais en colère contre trois ou quatre choses différentes. Un jour, j’en ai eu ras le bol, et j’ai décidé d’être en faveur de quelque chose au lieu de toujours dénoncer et démolir. De toute façon, on était au milieu des années quatre-vingt, et tout le monde s’accordait alors pour dire que la conservation de l’environnement était devenue un sujet important.

Que pensez-vous des mouvements environnementalistes aujourd’hui? Sont-ils dépassés?
Non. Dans certains cas, la confrontation est encore nécessaire. Seulement, il ne faut pas oublier que la plupart des revendications de Greenpeace sont aujourd’hui satisfaites. Nous avons maintenant des lois très strictes qui protègent l’eau, l’air, les forêts et les habitats naturels. Ces lois n’existaient pas il y a trente ans. Malheureusement, les gens de Greenpeace ont encore les deux pieds pris dans les années soixante-dix: ils ne sont pas parvenus à se débarrasser de leurs vieux réflexes de confrontation. Aujourd’hui, pour faire bouger les choses, il est plus utile de parler que se battre.

Vous avez déjà reproché aux environnementalistes médiatisés, comme David Suzuki, d’être alarmistes…
Si on écoute certains environnementalistes, le principal problème environnemental, c’est l’être humain! Comment peut-on dire de pareilles choses! Les humains ont leur place au sein de l’écosystème de la planète. Nous sommes six milliards à nous réveiller chaque matin et à avoir besoin de nourriture, de matériaux, et de sources d’énergie. Et puisque nous sommes nombreux, nos impacts, qu’ils soient positifs ou négatifs, se font inévitablement sentir.

Je crois qu’aujourd’hui, le véritable défi pour les environnementalistes est de trouver une façon de répondre aux besoins des humains, tout en limitant les impacts négatifs sur l’environnement. Le premier pas à faire est de cesser de jouer les vierges offensées: nous devons être réalistes afin de trouver des solutions concrètes.

Vous vous déclarez optimiste pour l’avenir de la planète. Pourtant, on entend partout que les ressources naturelles sont pillées de façon irresponsable. Nous avons plutôt l’impression d’être au bord d’un gouffre!
Je crois que nous faisons face à plusieurs défis. Par exemple, il est vrai de dire que la planète se réchauffe, et que notre utilisation massive des combustibles fossiles y est pour beaucoup. Cette situation doit changer _ de toute façon, les stock de pétrole sont aujourd’hui tellement sollicités qu’on pense en voir la fin au cours des décennies à venir. C’est pourquoi je considère comme primordial que nous trouvions de nouvelles ressources à exploiter, des ressources renouvelables et inépuisables.

C’est ainsi que j’en suis venu à promouvoir une plus grande utilisation des arbres. Ils sont renouvelables, ils sont faits à partir d’énergie solaire, et ils peuvent servir à la fois de matériau de construction et de source d’énergie. En Ontario, on compte déjà six centrales qui fabriquent de l’électricité à partir de la combustion de rebuts de bois qui, soit dit en passant, brûlent très proprement. Nous devons donc planter plus d’arbres pour en récolter encore davantage. Pourtant, que font les environnementalistes? Ils sont partis en guerre contre la consommation de bois! Comment peut-on être en faveur du développement durable, et en même temps cracher sur une ressource renouvelable aussi fantastique que le bois? Ils doivent être devenus fous.

En 1996, vous déclariez que l’industrie forestière canadienne était en pleine forme, que la forêt se portait à merveille et que quiconque prétendait le contraire mentait. Devrions-nous arrêter de nous soucier de l’état de nos forêts et passer à autre chose?
Je l’ai dit et je le répète: au Canada, la forêt est en excellente santé. En fait, la seule forêt qui soit menacée est la forêt tropicale. Pourquoi? Parce que là-bas, les gens abattent des arbres pour pouvoir faire de l’agriculture. Ce faisant, ils modifient la vocation du territoire: ils combattent les limites naturelles de la forêt _ quand vous êtes pauvre, vous n’avez pas le luxe de vous soucier de l’environnement. Ici, les compagnies forestières ne font que couper les arbres: la vocation du territoire demeure la même. Pourtant, les environnementalistes ne soulèvent jamais ce point; au contraire, ils faussent le débat en pointant du doigt les «méchantes industries forestières». Il est vrai qu’une campagne qui dénoncerait l’agriculture serait passablement moins «sexy» qu’une campagne contre l’industrie forestière…

Vous avez dit du film de Richard Desjardins, L’Erreur boréale, qu’il était trompeur et biaisé. Desjardins n’a tout de même pas inventé ce qu’il a vu?
Les artistes essaient toujours de jouer avec nos cordes sensibles. C’est ce qu’a fait Richard Desjardins: dans son film, il prend une séquence où l’on voit une coupe à blanc, il y ajoute un requiem comme fond sonore, et le tour est joué! Cela crée une image très forte, et les gens se disent: «Oh, mais c’est affreux, la forêt est pillée, la terre est en danger!», alors que dans les faits, seulement une infime partie de la forêt est coupée, les arbres repoussent et le cycle de la nature continue. Il ne faut pas oublier que nos forêts sont gérées par des professionnels qui ont toutes les compétences nécessaires pour le faire.
Malheureusement, la plupart des gens ont une vision bucolique de l’environnement, ils le jugent d’un point de vue esthétique. Par exemple, une coupe à blanc, c’est «laid», alors qu’un champ de tulipes, c’est «beau». Mais qu’est-ce qu’un champ de tulipes? C’est une monoculture bourrée de pesticides, une des choses les moins naturelles qui soient. Il faut savoir aller au-delà des apparences…

Plusieurs personnes sont choquées par vos propos et vous accusent d’avoir changé de discours depuis que vous avez quitté les rangs de Greenpeace. Comment réagissez-vous à ces accusations?
Quand j’ai quitté Greenpeace, en 1986, personne ne s’opposait à la foresterie. Ce sont eux qui ont changé leur discours! Ils sont devenus extrémistes, ils ne cherchent plus de solutions, et ils jouent sur les émotions pour payer leurs campagnes. Mon discours à moi n’a pas changé: j’ai toujours été en faveur de l’utilisation du bois et des ressources renouvelables. Mais pour les groupes environnementalistes, je suis un traître. Et ils préfèrent me traiter de tous les noms plutôt que de réfuter mes arguments.

Les gens de l’industrie forestière aiment bien votre discours. Ne craignez-vous pas de devenir leur «écologiste de service»?
Je ne m’adresse pas uniquement aux gens de l’industrie forestière: je parle à tous ceux qui veulent m’écouter. Par exemple, au cours du dernier mois, j’ai donné plusieurs conférences à travers le Canada et les États-Unis devant des gens du gouvernement, des universitaires, des conseillers de développement durable, etc. Je serais ravi d’aller exposer mes idées aux gens de Greenpeace ainsi qu’à d’autres mouvements environnementaux. J’attends les invitations.

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